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LA BOMBE PETER BEINART « Je ne crois plus en un État juif »

samedi 1er août 2020 par Sylvain Cypel

C’est une bombe dans son propre milieu intellectuel et affectif qu’a lancé, au début juillet, l’universitaire américain juif Peter Beinart en publiant coup sur coup deux articles dans lesquels il remet en question l’existence même de l’État d’Israël. « Yavneh : A Jewish Case for Equality in Israel-Palestine » (Yavneh : un plaidoyer juif pour l’égalité en Israël-Palestine) est paru le 7 juillet dans le trimestriel progressiste Jewish Currents dont Beinart est rédacteur en chef.
Le second, sous un titre plus provocant : « I No Longer Believe in a Jewish State » (Je ne crois plus en un État juif), est sorti le lendemain dans le New York Times.

ISRAËL/PALESTINE > CONFLITS > DROITS HUMAINS > SYLVAIN CYPEL > 24 JUILLET 2020

Très imprégné de culture juive, religieusement observant sans être très pratiquant, Peter Beinart (49 ans) est politologue, enseignant à la City University de New York. Il est également journaliste, collaborateur régulier du mensuel The Atlantic et du quotidien juif new-yorkais The Forward. Il s’identifie lui-même, depuis toujours, comme sioniste progressiste (« liberal »). Dans son article du New York Times, il s’adresse directement à ceux de sa propre mouvance sioniste, à laquelle il entend rester fidèle, pour leur dire qu’il a adhéré avec enthousiasme à l’idée phare des accords d’Oslo, signés en 1993, celle des deux États pour deux peuples vivant en paix côte à côte. Ainsi, écrit-il, pouvait-on rester « à la fois progressiste et soutien d’un État juif ». Mais « les événements [qui ont suivi Oslo] ont éteint cet espoir ». Le constat est là : « dans la pratique, Israël a déjà annexé la Cisjordanie depuis très longtemps ». Quant à la possibilité de deux États souverains séparés, elle s’est évanouie (elle est devenue, précise-t-il dans son autre article, un « camouflage » pour mieux aggraver la dépossession des Palestiniens occupés). Nous, juifs progressistes, devons nous confronter à cette réalité et « nous décider ». Quant à lui, l’affaire est tranchée : il faut, conclut-il, « embrasser l’objectif non pas de deux États, mais celui de l’égalité des droits pour les juifs et les Palestiniens » qui habitent cette même terre.

ISRAËL, UN ÉTAT CONSTITUTIVEMENT SÉGRÉGATIONNISTE

Sur le plan politique, cette égalité, selon lui, peut prendre la forme d’un seul État avec des droits équivalents pour tous — un homme, une femme, une voix —, ou bien d’une « confédération de deux États profondément intégrés » l’un avec l’autre. Dans les deux cas, poursuit-il, Israël cessera d’être un État juif. À ceux qui prétendront au mieux qu’il n’est qu’un utopiste, et au pire un traitre à la cause sioniste, Beinart rétorque par avance qu’en premier lieu Israël est déjà de facto un État binational où une nation domine l’autre. Et en second lieu que « la solution de l’égalité des droits est devenue plus réaliste que celle de la séparation », vu l’évolution sur le terrain, où les deux populations vivent de plus en plus imbriquées tandis qu’entre elles la ségrégation se renforce chaque jour. Bref, juge-t-il, l’État juif ne pouvant plus être autre chose que celui qu’il est devenu, un État constitutivement ségrégationniste, le temps d’en tirer les conséquences est venu : cet État n’a plus d’avenir, du moins plus d’avenir digne d’être soutenu.

Quel serait, dès lors, le futur politique des juifs sur cette terre commune aux Israéliens et aux Palestiniens ? Subsidiairement : comment rester sioniste tout en renonçant à l’État juif ? Beinart tente de répondre plus en détail à ces questions dans l’autre article, plus long et aussi plus intime. Le cœur de sa réponse réside dans une idée… pour tout dire saugrenue. « L’essence du sionisme, proclame-t-il, n’était pas d’ériger un État juif sur la Terre d’Israël, mais d’y créer un foyer juif ». D’ailleurs, « les premiers sionistes se préoccupaient, avant tout, de créer un endroit qui serve de refuge et de lieu de revitalisation » du judaïsme, pas un État.

Il en appelle aux mânes d’Ahad Haam (Asher Ginzburg), un des premiers sionistes qui, contre le fondateur du mouvement Théodor Herzl, professa à la fin du XIXe siècle la création non pas d’un État juif, mais d’un centre culturel sur la terre d’Israël qui constituerait essentiellement un pôle spirituel pour les juifs du monde. Ahad Haam critiqua aussi l’attitude des premiers colons juifs en Palestine à l’égard des autochtones.

Beinart se réfère encore à Martin Buber, philosophe juif allemand sioniste qui prôna dans les années 1930 l’édification d’un État binational commun aux juifs et aux Arabes palestiniens. Promouvoir l’égalité entre juifs israéliens et Arabes palestiniens « ne nécessite pas d’abandonner le sionisme », mais seulement l’idée d’un État juif, clame Beinart. Mieux : ce serait revenir en quelque sorte à un sionisme originel. Préserver l’avenir des juifs israéliens passerait par l’abandon d’un État juif au bénéfice d’un État binational (ou d’une confédération) dans lequel les juifs ne disposeraient plus de leur État, mais d’un « foyer » culturel qu’ils pourraient développer en paix.

AU CŒUR DU PROJET, L’ÉGALITÉ ET LA PARITÉ

Dans l’immédiat, l’argument de la préservation du sionisme risque peu de convaincre les sionistes contemporains — pas plus que les Palestiniens. D’abord parce que le livre fondateur du sionisme ne s’intitule pas « Le foyer juif », ni « Le centre spirituel juif, », mais bien L’État juif, et qu’il ne s’agit pas d’une méprise. Ensuite parce que les penseurs auxquels Beinart se réfère restèrent l’un comme l’autre très marginaux au sein du mouvement sioniste. Enfin et surtout, parce qu’on peut difficilement faire passer par pertes et profits plus d’un siècle d’histoire du sionisme « réel » qui a constamment montré qu’il entendait ériger un État ethnique juif au détriment de la population autochtone en Palestine.

Mais au fond, la question qui semble tarauder Beinart, à savoir la préservation de la légitimité initiale du sionisme n’est d’aucune importance pratique pour l’objet même de son article. Car l’essentiel est qu’il place au cœur de ses préoccupations les notions d’égalité, de parité entre les deux protagonistes du conflit, les Israéliens juifs et les Palestiniens. On peut adhérer ou être en désaccord avec la perspective d’un État commun évoquée par Beinart, ou encore la juger possible, mais irréaliste dans l’immédiat. Dans tous les cas, on ne peut éluder la question de la nécessaire égalité « en dignité et en droits », comme le dit la Déclaration universelle des droits de l’homme, des Palestiniens avec leurs oppresseurs. En posant ce préalable comme la clé de sortie du conflit, Beinart admet aboutir à une rupture radicale avec l’État d’Israël et sa politique ségrégationniste ; et il demande à ses lecteurs de mener avec lui cette rupture jusqu’au bout.

Ce qui est nécessaire, estime-t-il, c’est de sortir du piège infernal qui bloque toute évolution de la situation. Car, selon lui, l’apparent statu quo actuel mène au pire, c’est-à-dire à l’exacerbation d’une propension israélienne dont l’objectif réel vise une nouvelle « expulsion massive » des Palestiniens. L’annexion envisagée par Israël d’une grande part de la Cisjordanie, écrit-il, « n’est pas le bout du chemin. Elle n’est qu’une station sur la voie qui mène à l’enfer ».

UNE LOI DU RETOUR POUR LES JUIFS ET LES PALESTINIENS

À partir de là, Beinart propose de promouvoir l’État binational comme l’unique option. D’abord parce qu’une telle perspective, l’idée d’égalité, amène à penser son contenu. Ainsi, à la différence de l’Afrique du Sud de l’après-apartheid, l’égalité des citoyens dans un État commun entre Palestiniens et Israéliens devra non seulement protéger les droits individuels de chacun, mais aussi les droits nationaux des deux populations. Beinart imagine une loi du retour qui, contrairement à l’actuelle existant en Israël au profit des seuls juifs, réunirait tant des juifs que des Palestiniens de la diaspora, comme l’avait imaginé le penseur palestinien Edward Saïd en son temps. Et de conclure : « Depuis des générations, les juifs ont conçu l’État juif comme un tikoun [1], une réparation, un moyen de surmonter l’héritage du génocide. Mais cela n’a pas fonctionné. Pour justifier notre oppression des Palestiniens, l’idée de l’État juif a requis que nous voyions en eux des nazis. (…) Le véritable tikoun réside dans l’égalité, dans un foyer juif qui est aussi un foyer palestinien. Ce n’est qu’en aidant les Palestiniens à accéder à la liberté que nous nous libérerons nous-mêmes du poids du génocide ».

Et de rêver, dans un État commun, d’un « musée de la Nakba » qui serait érigé sur le lieu qui abrite le cimetière de Deïr Yassin, lieu symbolique d’un des massacres commis en 1948 par les forces israéliennes. Deir Yassin, village rasé devenu le quartier juif de Kfar Shaoul, n’est situé qu’à 1,5 kilomètre de Yad Vashem, le musée mémoriel de la Shoah.

En développant cette vision, Beinart rejoint celle d’Avraham Burg, cet ancien président du Parlement israélien et de l’Organisation sioniste mondiale qui, après l’échec des négociations de Camp David en juillet 2000 a progressivement évolué vers un abandon des fondements idéologiques sionistes, tout en soutenant l’idée qu’un État juif menait à leur perte les Israéliens juifs, « enfermés dans un ghetto sioniste », cet État instrumentalisant le passé tragique des juifs pour mieux imposer aux Palestiniens un régime d’injustice permanente [2].

Beinart rejoint surtout le grand historien anglo-américain Tony Judt qui, en 2003, avait créé une polémique retentissante aux États-Unis en s’interrogeant sur la possibilité d’un État unique commun aux Israéliens juifs et aux Palestiniens, c’est-à-dire d’un avenir où il n’y aurait plus de place pour un État juif [3]. En réservant une série de droits à ses seuls citoyens juifs, l’idée même d’un État juif, jugeait-il, était « ancrée dans un autre temps », celui du nationalisme ethniciste. Dès lors, la société israélienne ne pouvait que s’enfoncer dans un enfermement criminel dénué d’avenir. En conclusion, Israël « est devenu aujourd’hui mauvais pour les juifs ».

« SA POSITION SOUTIENT UNE CAMPAGNE ANTISÉMITE »

Il y a dix-sept ans, Judt avait fait l’objet d’une campagne virulente de la part des institutions juives américaines, visant à rendre sa parole illégitime. Malgré le soutien de la New York Review of Books, il s’était retrouvé très isolé. Aujourd’hui, les articles de Peter Beinart font, au sein de la communauté juive et en dehors, l’objet d’un accueil très différent. De ce point de vue, ils sont symptomatiques de l’évolution en cours aux États-Unis.

En Israël, les articles de Beinart ont dans l’ensemble été ignorés (et en France beaucoup plus encore). Dans le quotidien Haaretz, Gideon Levy, lui-même partisan d’un État binational, a applaudi chaleureusement : enfin, écrit-il « Beinart a vu la lumière » [4]. Son confrère Anshel Pfeffer, à l’inverse, récuse la « réalité pratique » de sa vision, tant pour les Israéliens juifs que pour les Palestiniens. Beinart, juge-t-il, ne vit pas là où les choses se passent, mais dans un milieu d’intellectuels palestiniens et israéliens émigrés aux États-Unis [5]. Dans Yedioth Aharonoth, le principal quotidien israélien, Dror Yemini écrit : « Refuser aux juifs le droit à détenir un foyer national est de l’antisémitisme. Beinart n’est pas antisémite. Ses intentions sont différentes, mais sa position soutient une campagne antisémite ». Du classique…

Aux États-Unis, en revanche, les articles ont été énormément commentés, générant des réactions souvent prévisibles. Alan Dershowitz, l’« avocat » compulsif d’Israël en toutes circonstances, a évidemment évoqué une « solution finale à la Beinart ». Mais dans un tweet, l’ancien conseiller à la sécurité nationale de Barack Obama, Ben Rhodes, a loué son « courage » et sa « réflexion » (@brhodes, 8 juillet). Et Rob Eshman, l’éditeur de The Forward, le site quotidien juif de New York, a abondé le lendemain : « Peter Beinart décrit la réalité, que cela nous plaise ou pas ».

« LE STATU QUO EST INACCEPTABLE »

Dans le Los Angeles Times, l’éditorialiste Nicholas Goldberg donne une clé de lecture des multiples réactions enregistrées : « Certains diront que Beinart trahit le sionisme et met en danger les juifs. D’autres qu’il propose la seule alternative morale, moderne et égalitaire à un siècle de nationalismes faillis. Beaucoup préféreront relancer l’option des deux États. Je fais partie de cette dernière catégorie. Mais le changement d’état d’esprit de Beinart, quoique provocant, est stimulant. Il nous rappelle que le statu quo est inacceptable ».

Cette réaction est symptomatique du changement d’ère auquel on assiste aux États-Unis. Contrairement au torrent d’injures qu’a subi Judt il y a dix-sept ans, l’idée d’une vie entre juifs et Palestiniens dans un État qui leur serait commun est admise par beaucoup comme légitime. Certes, sur ce point, Pfeffer a raison : cela est sans doute plus vrai dans les milieux académiques que chez les politiciens, de même que les soutiens au boycott d’Israël sont plus répandus sur les campus américains qu’ailleurs. Mais, jusqu’à nouvel ordre, c’est bien dans ces milieux-là que naissent généralement les idées nouvelles. Et la légitimité des idées professées par Beinart dit quelque chose du procès en délégitimation qui touche désormais l’État d’Israël aux États-Unis dans des cercles qui ne cessent de s’élargir — en premier lieu au cœur même du judaïsme américain.

SYLVAIN CYPEL

A été membre de la rédaction en chef du Monde, et auparavant directeur de la rédaction du Courrier international. Il est l’auteur de Les emmurés. La société israélienne dans l’impasse (La Découverte, 2006) et de L’État d’Israël contre les Juifs (La Découverte, 2020).

[1Le terme tikoun, d’origine biblique, signifie « réparation ».

[2Avraham Burg, Vaincre Hitler. Pour un judaïsme plus humaniste et universaliste, Fayard, 2008.

[3« Israel, the Alternative », The New York Review of Books, 23 octobre 2003. Traduit en français sous le titre « Israël : l’alternative » dans Le Débat, no. 128, 1er trimestre 2004.

[4Gideon Levy : « Peter Beinart’s Great Change », Haareetz, 11 juillet 2020.

[5Anshel Pfeffer, « Peter Beinart’s One State solution sounds so perfect it’s practically utopian », Haaretz, 8 juillet 2020.


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