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Holocauste et propagande

mardi 28 janvier 2020 par Johan Depoortere

Johan Depoortere.

Les morts ne parlent pas. Aussi les millions de juifs qui ont été assassinés par les nazis ne protestent-ils pas quand ils sont utilisés pour justifier une autre injustice : le colonialisme d’implantation qui a chassé tout un peuple de ses foyers et de sa terre et un régime qui a gravé dans la loi la discrimination et l’apartheid.

C’est pourtant ce que fait le politicien de la N-VA André Gantman dans son interview récente publiée par De Standaard, quand il invoque le sort tragique de sa famille et de tous les juifs pour assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme, à la judéophobie.

Cela signifie que les six millions de Palestiniens qui vivent sous le pouvoir israélien et qui rejettent le sionisme sont catalogués comme judéophobes.

Cela signifie qu’un peuple qui n’a strictement rien eu à voir dans l’extermination des Juifs européens par les nazis doit payer avec résignation le prix de ce crime ou être accusé d’antisémitisme.

Les Palestiniens, les habitants originels de la terre qui s’appelle aujourd’hui Israël, ne haïssent pas le sionisme parce qu’ils haïssent les juifs mais parce que c’est au nom de cette idéologie qu’ils ont été chassés de leurs foyers et de leur terre, qu’ils doivent vivre comme réfugiés et apatrides dans leur propre pays.

Le sionisme a détruit leurs villages (et continue à le faire à ce jour), les a dépouillés, non seulement de leurs biens matériels mais aussi de leur identité, de leur histoire et de leur langue, l’arabe, qui, de langue officielle, a été dégradé au rang de « langue à statut spécial ». Quant à leur droit à l’autodétermination, il leur a été ravi par le biais d’une loi.

Vestiges d’Ikrit, l’un des 600 et quelques villages palestiniens détruits et effacés de la carte par Israël depuis 1948. (Photo : Johan Depoortere)

Que l’on attelle les juifs assassinés à la charrette d’une idéologie dont ils étaient pour une bonne part les adversaires constitue un scandale et une insulte inouïe à l’adresse des victimes du massacre.

Jusqu’à l’apparition des nazis et l’extermination des Juifs européens, le sionisme était l’idéologie d’une minorité d’entre eux. (Les Juifs du monde arabe ne s’y intéressaient absolument pas.)

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les critiques virulentes à l’égard du sionisme venaient davantage du camp des juifs que de celui des non-juifs.

Le mouvement fondé par Theodor Herzl en 1897 connut une forte opposition, non seulement de la couche supérieure libérale juive des pays occidentaux, mais aussi des réformateurs religieux et des juifs orthodoxes et ultra-orthodoxes.

En Russie tsariste, les juifs laïques, en grande majorité à gauche et unis dans le Bund puis, plus tard, les communistes, furent des adversaires acharnés du sionisme qu’ils combattaient en tant que mouvement réactionnaire, petit-bourgeois et utopique.

Ils reprochaient entre autres aux sionistes de faire le jeu de l’antisémitisme en Europe. Et leurs reproches n’étaient pas sans fondement.

Herzl lui-même écrivait dans son journal : « Les antisémites seront nos amis les plus fiables et les pays antisémites seront nos alliés. »

De plus, il croyait à juste titre que les gouvernements des pays antisémites allaient aider les sionistes à créer leur propre pays, afin d’être ainsi débarrassés des juifs.

À l’instar d’André Gantman, le politologue américain Norman Finkelstein a vécu le drame du massacre des juifs dans sa propre famille.

Si ses deux parents ont survécu, il est vrai, aux camps d’extermination d’Auschwitz et de Majdanek, d’autres membres de sa famille ont été assassinés par les nazis.

Mais Finkelstein tire des conclusions très différentes de l’histoire tragique du vingtième siècle.

Dans ses ouvrages, ses conférences et son travail journalistique, il dénonce les crimes d’Israël, les violations permanentes des droits de l’homme et du droit international, l’oppression des Palestiniens et l’apartheid officialisé par la loi.

Il dit de la façon dont Israël traite la population de la bande de Gaza que c’est « une des campagnes les plus horribles et persistantes de punitions collectives de l’histoire moderne ».

Mais c’est surtout sa dénonciation de l’usage abusif de l’Holocauste par Israël qui en a fait l’une des bêtes noirs du sionisme et qui lui vaut d’être persona non grata en Israël.

Que l’« Holocauste » occupe aujourd’hui une telle place centrale dans l’apologie et la propagande de l’État sioniste est une chose relativement récente.

Quant à la popularité du mot, nous la devons à la série télévisée américaine du même nom, datant de 1978, avec Meryl Streep, qui a contribué pour une part considérable à la mise en image de ce que, dans la tradition juive, on appelle la « Shoah »

La mini-série « Holocauste » a été présentée en plusieurs langues sur les écrans. Elle a déterminé dans le monde occidental la mise en image du massacre des juifs en Europe.

Dans les premières années qui ont suivi la guerre, le massacre des Juifs européens était un sujet tabou, en Israël.

Dans son livre The Seventh Million (Le septième million) , l’historien israélien Tom Segev décrit comment, après la guerre, les survivants du judéocide étaient tout sauf les bienvenus en Israël.

Ben-Gourion, le « père de la patrie », disait d’eux qu’ils étaient de « mauvaises gens » : S’ils avaient survécu au génocide, ils devaient donc avoir été soit des collaborateurs soit des profiteurs qui avaient sauvé leur peau au détriment des autres.

Un reproche plus grave encore était qu’ils n’avaient pas résisté : ils devaient être des mauviettes qui s’étaient laissé mener à l’abattoir comme des moutons.

Et ce, au contraire des pionniers de l’État d’Israël qui allaient créer le « juif nouveau », un homme fort qui ne se laisse plus opprimer. Un mot d’insulte largement répandu était utilisé pour désigner les survivants des camps, explique Segev dans une interview à la BBC. Ce mot était « savonnette ».

Au lendemain de la guerre, les Juifs américains influents, eux non plus, ne voulaient pas qu’on leur rappelle l’extermination en Allemagne.

Dans le livre The Holocaust in American Life (L’Holocauste dans la vie américaine) , l’historien Peter Novick explique comment aux États-Unis la guerre froide dominait les esprits.

Parler des tentatives d’Hitler d’exterminer les juifs aurait fait le jeu des communistes dans leur lutte contre le réarmement de l’Allemagne. Rappeler l’Holocauste, écrit Novick, « était quelque chose d’embarrassant ».

Quand, à la fin des années 40, on réalisa des plans en vue d’ériger un monument de l’Holocauste à New York, ils furent en butte à la résistance unanime de très influentes organisations juives comme The American Jewish Committee (Comité juif américain), The anti-Defamation League (Ligue antidiffamation) et d’autres voies juives officielles.

Toutes étaient d’accord : « Un tel mémorial représenterait un monument qui commémorerait à jamais la faiblesse et l’impuissance du peuple juif ».
Le changement vint au début des années soixante, quand Eichmann fut débusqué en Argentine et enlevé pour être ramené en Israël.

Le procès d’Eichmann confronta la communauté juive israélienne à une histoire qu’elle aurait surtout préféré oublier.

Mais, pour Ben-Gourion, c’était l’occasion rêvée de convaincre le monde que le soutien à Israël était indispensable pour empêcher un nouvel Holocauste.

Selon la philosophe juive Hannah Arendt, telle était la finalité propagandiste du procès.

Dans son rapport célèbre – et très controversé, certes – Eichmann à Jérusalem , elle va à l’encontre de l’image d’Eichmann en tant que « monstre antisémite contre lequel seul l’État d’Israël peut offrir une protection ».

Elle dit de lui qu’il est la personnification de la « banalité du mal ». Et elle va même un pas plus loin : elle voit un parallèle entre le sionisme et les nazis.
Selon elle, un État moderne ne peut être établi sur l’identité juive, parce que, de ce fait, la pluralité humaine est niée.

Le génocide des juifs fut également, toujours selon elle, une tentative de destruction de la pluralité humaine. « Exactement à l’instar des sionistes, les nazis voulaient établir leur État sur base de la race et c’est pourquoi ils purent réaliser leurs idéaux en une collaboration mutuelle. » [1]

Hannah Arendt

Après la guerre des Six-Jours, en 1967, qui ne fut plus perçue comme une « guerre défensive », Israël perdit une grande partie de la sympathie dont il avait bénéficié sans partage jusqu’alors, tant dans la gauche que dans la droite du monde occidental.

La valeur propagandiste du mythe de « David contre Goliath » – le petit Israël contre ses puissants voisins arabes – semblait avoir fait son temps.

Dès ce moment, la propagande israélienne et les défenseurs du sionisme jouèrent sans retenue la carte de l’Holocauste.

Et c’est le cas dans notre pays aussi – voyez Gantman, voyez les conflits à propos du « mémorial et musée de la caserne Dossin », où le lobby sioniste exige le droit exclusif d’interpréter idéologiquement le massacre des juifs à des fins de propagande.

Ceci constitue la version longue d’une contribution qui a été publiée dans De Standaard du 21 janvier 2020 sous une forme légèrement modifiée.

Publié le 21 janvier 2020 sur Salon van Sisuphus

Traduction : Jean-Marie Flémal

[1Eichmann in Jerusalem. A Report on the Banality of Evil, (Eichmann à Jérusalem : un rapport sur la banalité du mal), Londres, Penguin Books, 2006, pp. 41-42. Arendt compare également les lois raciales de Nuremberg adoptées par les nazis en 1935 – et sur base desquelles les mariages entre Allemands et juifs étaient interdits – avec la législation israélienne qui n’autorise que les mariages entre juifs (Arendt, 2006, p. 7).


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