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ISRAËL : PREMIÈRES LEÇONS D’UN SCRUTIN

jeudi 18 avril 2019 par Dominique Vidal

Israël, l’original et la copie

C’est lors des élections du 31 mai 1996 que Benyamin Netanyahou est devenu pour la première fois chef du gouvernement israélien. Mais, toute la soirée et jusqu’au petit matin, les médias donnèrent son adversaire, Shimon Pères, vainqueur. La « une » de « Libération » en témoigne encore...

Nous avons eu droit, mardi soir, au même scénario. Certes, comme le correspondant du « Monde », Piotr Smolar, le souligne à juste titre, Benny Gantz et ses alliés bleus blancs ont fait un bon score (26,11 % et 35 sièges, contre 26,5 % et 35 sièges au Likoud), surtout pour un parti créé quelques semaines avant le scrutin. Autrement dit, malgré le chiffre record de 39 partis candidats, les deux principaux ont trusté 56 % des suffrages et 71 députés sur 120. Tous les autres se contentent de moins de 6% des voix chacun...

Mais, dans le système politique israélien, ce qui compte le plus n’est pas l’ordre d’arrivée des partis : c’est leur capacité à constituer une coalition. Et, à ce jeu, le Likoud a plus qu’une longueur d’avance sur les Blancs bleus, grâce aux partis ultra-orthodoxes (16 sièges) et à ceux de droite et d’extrême droite qui ont franchi la barre des 3,25 % (14 sièges). À condition que les ultimes vérifications ne modifient pas la donne.

Qui plus est, les électeurs ont débarrassé Netanyahou de deux partis d’extrême droite qui pouvaient l’embarrasser : Zehout de Moshe Feiglin (2,73 %), qui prône la légalisation du cannabis, mais surtout la construction du Troisième Temple - donc la destruction de l’esplanade des Mosquées -, et la Nouvelle droite de Naftali Bennett et Ayelet Shaked (celle qui se parfume au « Fascisme »), partisane de l’annexion de toute la Cisjordanie, qui a échoué tout près du but, avec 3,22 %.

À cette nuance près, la principale leçon du scrutin, c’est le feu vert donné par l’électorat à la poursuite de la radicalisation engagée par la droite et l’extrême droite depuis 2015. Cette fuite en avant comporte quatre composantes :

• la remise en question des droits des Palestiniens d’Israël, coulée dans le béton de la loi constitutionnelle « État-nation du peuple juif » du 19 juillet 2018, dont l’article 1 affirme que « seul le peuple juif a droit à l’autodétermination nationale ». En s’en prenant violemment aux Arabes tout au long de sa campagne électorale, Netanyahou a même paru menacer le droit de vote dont ils disposent depuis 1948 ;

• le passage de la colonisation à l’annexion de tout ou partie de la Cisjordanie, dont la loi du 5 février 2017 a jeté les bases légales. Pour la première fois, le chef du gouvernement s’est prononcé explicitement pour l’extension de la souveraineté israélienne à l’ensemble des colonies - et pas seulement aux blocs de colonies ;

• la multiplication de lois liberticides visant aussi bien les citoyens juifs qu’arabes. Ces textes s’en prennent à tous les obstacles à la radicalisation en cours, à commencer par les ONG, les médias et la représentation arabe à la Knesset ;

• enfin la conclusion d’alliances, en Europe et au-delà, avec toutes les forces d’extrême droite, néofascistes et populistes, quand bien même elles flirtent avec l’antisémitisme.

Comment expliquer cette victoire ? Elle tient évidemment au talent de Netanyahou en matière de démagogie populiste. Une fois encore, il n’a rien épargné ses adversaires : diffamation, menaces, manœuvres illégales (comme l’installation de caméras dans les bureaux de vote des zones arabes)… Rien que de « normal » venant d’un homme menacé de plusieurs procès pour corruption, auxquels il espère échapper par sa réélection.

L’ex et futur Premier ministre a aussi bénéficié de la mobilisation en sa faveur de l’Internationale populiste. Après le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, Donald Trump lui a fait cadeau de la reconnaissance de l’annexion du Golan, en violation de toutes les résolutions des Nations unies soutenues jusqu‘ici par la diplomatie états-unienne. Quant à Vladimir Poutine, il a laissé l‘aviation israélienne bombarder régulièrement la Syrie, à condition qu‘elle vise les forces iraniennes et non celles de Bachar Al-Assad.

Mais Netanyahou a surtout bénéficié d’une aide décisive : l’absence d’alternative de la part de ses adversaires. Jamais ce vide n’avait semblé aussi sidéral :

• la liste arabe unie, qui avait obtenu un succès sans précédent en 2015 avec 13 députés, s’est présentée, quatre ans plus tard, désunie. Avec un résultat sans surprise : les différents partis n’ont plus que 10 sièges. À l’heure où Netanyahou et ses alliés rêvent de priver les Palestiniens d’Israël de leurs droits politiques ! Pour mémoire, ni les Palestiniens de Jérusalem-Est, ni ceux de Cisjordanie et à fortiori de Gaza n‘avaient le droit de voter...

• à « gauche », si le Meretz sauve 4 de ses 5 sièges (grâce, semble-t-il, à son électorat arabe), le Parti travailliste a touché le fond : 6 sièges, contre 24 en 2015. C’est le chant du cygne pour une formation qui a dirigé le Yichouv, puis l’État d’Israël de 1930 à 1977, puis de 1992 à 1996. Il faut dire que les travaillistes d’aujourd’hui ne défendent plus, ni le droit des Palestiniens à un État aux côtés d’Israël, ni les droits des travailleurs bousculés par la mondialisation néolibérale. C’est pourquoi le parti a perdu, de longue date, l’électorat populaire, qui, à commencer par les Juifs orientaux, vote à droite et à l’extrême droite ;

• quant aux Blancs bleus, s’ils se présentaient comme plus modérés que le Likoud et ses alliés, ils ne s’en différenciaient pas nettement. Le jour où Benny Gantz s’est vanté, dans un spot télévisé, d’avoir réduit une partie de Gaza à l’« âge de pierre », on imagine comment une partie de ses électeurs potentiels a pu réagir…

Au fond, s’il fallait résumer d’une phrase les élections du 9 avril 2019, il faudrait citer la « loi » politique formulée par Jean-Marie Le Pen : « Les gens préfèrent toujours l’original à la copie. »

D.V.


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