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Guide du Soissons colonial

mardi 4 août 2020 par Dominique NATANSON

Par Dominique Natanson, membre de l’UJFP.

A la mémoire des tirailleurs marocains, sacrifiés dans la bataille de Crouy (1915), pour permettre le repli de l’armée française sur l’autre rive de l’Aisne, après une offensive désastreuse ;

A la mémoire des tirailleurs sénégalais sacrifiés inutilement dans la bataille du Chemin des Dames (1917), enterrés, pour la plupart, dans des fosses communes des cimetières militaires du Soissonnais ;

A la mémoire des Indochinois oubliés, qui ont déminé la ville des Soissons en 1919 et dont les tombes portent la mention étrange « mort pour la France ».

Introduction

Quel lien entre Soissons et les colonies ? La colonisation n’est-elle pas très lointain, dans cette ville qui ne s’est pas enrichie, ou si peu, dans l’aventure coloniale ?

Le lien qui existe entre Soissons et le colonialisme, c’est celui de l’armée coloniale et c’est assez visible dans les noms de rues, si l’on creuse un peu, derrière la plaque bleue.

Soissons est une ville de garnison et une ville du front, assez rapidement dans les guerres de 1814, 1815, 1870, 1914 – le Front s’arrête à Soissons qui est prise, reprise… – et en 1940…

Ces militaires qui exercent là leurs talents, font leurs classes dans les colonies, y pratiquent les répressions coloniales que l’on voudrait oublier et reviennent en métropole, avec des régiments de tirailleurs sénégalais qu’ils sacrifient dans des batailles inutiles, comme celle du Chemin des dames.

Les fosses communes des cimetières militaires du Soissonnais – trois immenses cimetières pour cette ville de 30 000 habitants – sont pleines de leurs dépouilles.

J’ai écrit ce guide en pensant à eux, mais aussi aux personnes racisées, cibles d’un racisme systémique dont l’exaltation des conquêtes coloniales, dans une mythologie nationale excluante, est un des éléments constitutifs.

A Soissons, les Français d’origine marocaine forment le groupe le plus important parmi les citoyens issus de l’immigration et je me suis toujours demandé quel effet cela leur faisait de voir le nom « Maroc » sur la stèle en l’honneur du général Mangin, de comprendre que la soumission coloniale de leur pays d’origine, acquise dans la répression des révoltes indigènes et dans le sang de la Guerre du Rif, était ainsi glorifiée.

L’heure est au déboulonnage des statues. Après la mort de George Floyd, les antiracistes politiques des États-Unis remettent en cause le suprémacisme et le privilège blanc, visible ou invisible. Les militants de Black Lives Matter, soutenus par les Juifs de Jewish Voice for Peace, par les membres d’AAPI (Américains asiatiques et des îles du Pacifique) ou par des organisations de Latinos – « Tu lucha es mi lucha » – et bien d’autres encore, mettent en cause, non l’Histoire comme le prétend Trump, mais une mémoire biaisée, une mémoire meurtrière qui s’appuie sur les Confédérés pour légitimer la domination blanche.

L’odonymie – étude des noms de rues – révèle, à Soissons, une accumulation semblable aux couches sédimentaires superposées, qui constituent les plateaux et les replats du Soissonnais. Chaque génération ajoute les noms de ses « héros » du moment et cela aboutit à une stratification réactionnaire, raciste, sexiste, mêlant des noms dus à l’Histoire locale à ces « gloires » discutables du récit républicain, au temps de l’Empire colonial.

Ainsi, la proportion de femmes dans les noms de rues de Soissons est inquiétante : sur les 247 rues, 23 impasses, 22 avenues, 22 boulevards, 16 places et 11 allées de Soissons, il n’y a que 8 femmes, en comptant Jeanne d’Arc et Sainte Eugénie… Cela représente 2,3% des dénominations. Notre mémoire communale a ainsi oublié les femmes en général et en particulier, les femmes progressistes de l’Aisne, des ouvrières, des syndicalistes : on en trouve une dizaine qui ont une notice dans le Maitron, le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français. Elles n’ont pourtant pas droit à une place dans notre mémoire.

Et la ville a changé ! Les horreurs du colonialisme ne recueillent plus l’assentiment presque général, comme au temps où les Soissonnais prenaient le train en badauds, pour aller visiter les « zoos humains » de l’Exposition coloniale.

Notre ville appartient à tout le monde et pas à une clique de généraux et de maréchaux colonialistes.

Oui, le général Mangin, le « Libérateur de Soissons » en 1918, était un massacreur, théoricien de l’utilisation des corps noirs pour mener une guerre où les indigènes sans droits qu’ils étaient, n’avaient rien à gagner.

Cela mérite, pour le moins, quelques explications.

La place de la stèle en hommage au général Mangin et au colonialisme n’est pas sur les murs de l’Abbaye Saint-Léger, sur la place de l’Hôtel de Ville, symbole de la démocratie locale. Elle est au musée, où elle pourra être accompagnée des explications nécessaires sur l’ampleur des crimes commis.

« Mangin nous a mangés » chantaient les soldats mutinés de 1917. Leur mémoire et celle des Africains révoltés au Congo en 1898 et réprimés par le même Mangin, celle aussi des soldats coloniaux sacrifiés sur le Chemin des dames, doivent être enfin présentes dans notre ville.

Il est temps de lancer le débat.

Dominique Natanson, militant antiraciste et membre de l’UJFP.


Le Guide du Soissons colonial à télécharger


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10 août 2020
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