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Nous Juifs, ne pourrons jamais répondre au racisme tant que nous nous accrocherons au sionisme

dimanche 7 juin 2020 par Robert A.H Cohen

Par Robert A.H Cohen. Publié le 6 juin 2020 sur le site de Mondoweiss.

Traduction SF pour l’UJFP.

Si vous ne voyez pas le rapport, il vaut mieux vous taire. Si vous ne pouvez pas voir comment votre propre point de vue sur des questions connexes peut nuire à votre crédibilité, alors ne dites rien. Si vous pensez que quelqu’un d’autre est raciste tout en ne vous préoccupant que de sécurité, vous devez faire une étude sérieuse et réfléchir un peu à vous-même. Sinon, vous risquez d’avoir l’air malhonnête ou stupide, ou les deux.

J’ai bien peur que ce soit ce qui s’est passé cette semaine alors que les dirigeants et les organismes communautaires juifs du Royaume-Uni ont cherché à exprimer leur horreur face au meurtre de George Floyd, à manifester leur solidarité avec les Noirs américains et leur engagement à lutter contre le racisme de manière plus générale.

Superficiel

Voici quelques exemples de ce que je veux dire. Premièrement, les mots de notre grand rabbin britannique Ephraim Mirvis :

"Nous ne pouvons pas rester les bras croisés alors qu’il [le racisme] s’empare de nos sociétés. Pour autant, il ne nous suffit pas non plus de nous joindre à un chœur superficiel de désapprobation. Un véritable changement nous intime de trouver le courage de défier le racisme partout où nous le rencontrons : sur les médias sociaux, dans la rue, dans nos communautés et dans nos cœurs".

Le Grand Rabbin dit la vérité. Mais ce sont ses paroles qui sont "superficielles" quand on les compare à ses déclarations et interventions précédentes.

C’est le même Grand Rabbin qui a nié l’histoire, la culture et les droits des Palestiniens lorsqu’en décembre 2017, il a accueilli favorablement le point de vue israélien/juif de Donald Trump centré sur le statut de Jérusalem, croyant même qu’il ferait "avancer la cause de la paix dans la région".

C’est le même grand rabbin qui a choisi de s’en prendre à Jeremy Corbyn lors des élections générales britanniques de l’année dernière, le jour même où le chef du parti travailliste avait lancé les engagements du manifeste du parti en faveur des minorités noires et ethniques, en veillant à ce que ces engagements politiques bénéficient d’une couverture médiatique minimale. Si le rabbin s’était vraiment soucié du racisme dans notre société, il aurait peut-être choisi un autre jour pour dire ce qu’il avait à dire.

Le deuxième exemple est celui de la présidente du Conseil des députés, Marie van de Zyl, qui a tweeté ceci :

"Je suis hantée et aussi traumatisée par ce meurtre raciste commis de sang froid. Nous devons faire preuve de solidarité contre la haine et un racisme aussi vil".

Le "vil racisme" d’un policier blanc qui a étouffé un homme noir en s’agenouillant sur son cou pendant près de neuf minutes est assez facile à condamner. Cela ne demande pas beaucoup de réflexion ni de courage. Il n’y a pas tellement d’enjeu à le dire. Ce qui est plus difficile à reconnaître, et presque impossible à dénoncer publiquement, c’est le racisme structurel qui se trouve au cœur d’un projet que vous tenez à défendre. Mais défendre ce genre de racisme est exactement ce que le Conseil d’administration, et la plupart des autres institutions communautaires juives, font tout le temps.

Le dernier exemple en date est celui du Conseil des députés, pas plus tard que la semaine dernière. En défendant la décision du Conseil de ne pas prendre parti sur la question de l’annexion par Israël de certaines parties de la Cisjordanie, Marie van de Zyl a choisi pour sa défense de s’appuyer sur l’idée d’un État d’Israël juif et démocratique :

"Nous devons également tenir compte du fait qu’Israël - la seule démocratie du Moyen-Orient - a un gouvernement élu qui reflète la volonté des électeurs israéliens".

C’est le genre de cécité face à la discrimination structurelle et institutionnelle qu’elle, et beaucoup d’autres qui se font les champions d’Israël, ne peuvent tout simplement pas se résoudre à voir.

Il y a jusqu’à 300 000 Palestiniens vivant dans la zone C de la Cisjordanie où se trouvent les principales colonies. C’est également la zone sur laquelle Israël a une compétence totale. Parallèlement, 65 000 Palestiniens vivent dans la vallée du Jourdain. Aucun d’entre eux n’a eu le droit de vote lors des élections israéliennes, mais c’est leur terre qui sera annexée si la proposition est adoptée. Ainsi, alors que la "volonté des électeurs israéliens" compte, les Palestiniens directement concernés par tout cela n’ont pas voix au chapitre.

C’est de la discrimination fondée sur l’ethnicité et la religion - également connue sous le nom de racisme.

Deux poids deux mesures

Quelques jours après l’assassinat de George Floyd, un Palestinien autiste de 32 ans, Eyad al-Halaq, a été abattu à Jérusalem-Est par la police des frontières israélienne.

Eyad al-Halaq se rendait dans une école pour enfants et adultes handicapés lorsque la police a déclaré l’avoir vu porter un "objet suspect qui ressemblait à un pistolet". Les policiers l’ont poursuivi et ont ensuite tiré des coups de feu qui l’ont tué. Après avoir procédé à une fouille corporelle, ils n’ont trouvé aucune arme. Selon les informations israéliennes, la police a pensé qu’il était un terroriste parce qu’il portait des gants. Selon sa famille, Eyad avait l’âge mental d’un enfant de six ans et n’aurait pas compris ce qui se passait mais aurait couru, pris de peur.

Ce genre de profilage racial mortel par les forces de sécurité israéliennes n’est pas nouveau.

Le Dr Hanan Ashrawi, une leader palestinienne respectée depuis des décennies, a réagi à l’événement en nous rappelant qu’"Israël a fait preuve d’une folie meurtrière ", le dernier "meurtre de type exécution" portant à au moins 21 le nombre de Palestiniens tués par les forces d’occupation israéliennes depuis janvier.

Bien sûr, aucune des voix juives qui ont fait des commentaires sur George Floyd à Minneapolis n’a eu un mot à dire sur le meurtre d’Eyad al-Halaq ou sur les 21 autres meurtres (jusqu’à présent) de cette année commis par les forces de sécurité israéliennes.

Pour les porte-parole juifs de notre establishment, la mort d’Eyad al-Halaq était, au mieux, une erreur regrettable de la part de la police des frontières israélienne. Pour eux, cela reste une question de sécurité et non une question de race.

Nos dirigeants de la communauté juive et les organisations qu’ils représentent sont incapables d’établir les liens nécessaires en termes de race, parce qu’ils sont pris dans un carcan idéologique. Ce carcan idéologique s’appelle le sionisme. Il vous fait voir les actions de l’État d’Israël à travers le prisme de l’histoire juive et de la sécurité juive, tout en vous rendant aveugle à toute idée opposée, susceptible de perturber votre vision centrée sur le judaïsme.

Le sionisme libéral ne peut cacher son racisme

Même les sionistes les plus progressistes finissent par être entravés dans leur capacité à faire preuve d’une véritable solidarité avec ceux qui, dans le monde entier, sont confrontés quotidiennement à des discriminations fondées sur la race, l’origine ethnique ou la religion.

Cette semaine, plus de quarante éminents sionistes libéraux du Royaume-Uni, dont l’historien Sir Simon Schama et le romancier Howard Jacobson, ont écrit une lettre ouverte, publiée dans Haaretz, à l’ambassadeur sortant, d’Israël au Royaume-Uni, Mark Regev, pour lui faire part de leur "préoccupation et de leur inquiétude face à la proposition politique d’annexer unilatéralement des zones de la Cisjordanie". Bien que la lettre mentionne de "graves conséquences" pour les Palestiniens, sa principale préoccupation n’est pas l’injustice ou la discrimination mais plutôt les dommages qu’elle causera à la position globale d’Israël, à son caractère "juif et démocratique" et aux chances d’une solution à deux États.

Bien qu’Israël soit l’occupant et les Palestiniens les occupés, les signataires continuent de présenter les Palestiniens comme les principaux auteurs de leur propre oppression :

"Nous apprécions le rôle crucial qu’ont joué la violence palestinienne, l’abandon des négociations et le rejet des offres faites par les précédents dirigeants israéliens".

Mais c’est lorsqu’il s’agit de BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) que leur libéralisme revendiqué est rapidement abandonné et que la discrimination raciale qui sous-tend leurs points de vue est révélée. Il s’avère que leur plus grande crainte est BDS :

"L’annexion serait un coup de fouet pour le mouvement BDS et la délégitimation d’Israël. Elle éloignera les appels à des sanctions contre Israël des franges de l’extrême gauche et les catapultera dans le courant dominant du discours politique".

C’est une formulation très révélatrice. Les auteurs choisissent de rejeter un mouvement de protestation pacifique qui est soutenu à une écrasante majorité par la société civile palestinienne. Ce sont les sionistes libéraux qui font de la "délégitimation" ici. Le message au cœur de la campagne BDS n’est pas la destruction d’Israël mais un appel à traiter tout le monde en Israël, et les territoires qu’il contrôle, de manière égale. Une fois de plus, la résistance palestinienne n’est présentée que comme une menace pour la sécurité des Juifs. Que Dieu nous garde de voir ce désir "d’extrême gauche" d’équité et d’égalité se généraliser !

Il est impossible que même les partisans juifs libéraux d’Israël reconnaissent le racisme structurel et institutionnel qu’ils vivent tout en s’accrochant à l’idée que seule une souveraineté juive exclusive en Israël/Palestine peut garantir la sécurité des Juifs. Plus longtemps cette idée sera traitée comme une loi universelle de la nature plutôt que comme une idéologie politique gravement surestimée, plus il faudra de temps pour reconnaître et ensuite se débarrasser d’un état d’esprit raciste.

Alors que l’Amérique a passé des décennies à lutter pour reconnaître et rectifier son passé, la société juive israélienne reste enfermée dans un état de déni, sans le moindre soupçon de début d’une lutte pour réévaluer ses histoires fondatrices. Il en va de même pour les communautés du monde entier qui ont placé Israël et le sionisme au centre de leurs identités juives. Et cela signifie que le racisme continue, ancré dans les institutions et la culture juives du monde entier.

Tant que nous n’aurons pas abandonné le sionisme comme lentille à travers laquelle nous voyons le monde, et notre place en son sein, nous ne comprendrons pas pourquoi notre projet de libération nationale a été et reste une entreprise raciste pour un autre peuple.

Alors, comment les Juifs devraient manifester leur solidarité ?

Quelle devrait donc être la réponse des Juifs blancs à ce qui se passe en Amérique et en Israël ces jours-ci ? Et que pouvons-nous faire pour commencer à lutter contre le racisme qui sévit en notre sein ?

En tant que Juifs, notre histoire est une histoire de discrimination et de haine subies, avec notamment la brutalité et le meurtre sanctionnés par des États.

Aujourd’hui, heureusement, les Juifs blancs vivant dans des démocraties libérales (et c’est le cas de la plupart d’entre nous) ne subissent pas la discrimination sociale, économique et politique à laquelle sont confrontées les personnes de couleur tous les jours.

Nous pouvons et devons être solidaires de ceux pour qui le racisme est une réalité quotidienne, et nous pouvons et devons nous inspirer de notre propre histoire et de notre expérience pour trouver de l’empathie. Et lorsque les personnes de couleur nous demandent de nous regarder de près et de considérer les préjugés qui façonnent notre vision des choses, le sionisme doit être un élément important de cette réflexion sur nous-mêmes, individuelle et communautaire.


Robert A.H Cohen est un auteur britannique. Plus d’informations sur son blog.


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