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La Palestine au temps du Covid-19

lundi 13 avril 2020

Par Solidaires (CM). Publié le 9 avril 2020 sur le site du Réseau Syndical International de Solidarité et de Luttes.`

Le peuple palestinien souffre de la pandémie de Covid-19 comme tous les autres peuples, mais avec des spécificités. Il souffre comme les autres populations appauvries, d’une maladie onéreuse à éviter et à guérir. Mais il souffre aussi en tant que peuple colonisé, d’être fortement discriminé, à l’intérieur des frontières d’Israël, en Cisjordanie occupée militairement, et encore plus dans la bande de Gaza sous blocus.

Comme dans la plupart des pays en dehors de la région d’Asie initialement touchée, les Palestinien.nes n’ont commencé à s’inquiéter du coronavirus qu’au début de mars 2020. Les premiers récits arrivant de Palestine étaient humoristiques : ils venaient de Gaza et prétendaient que c’était « l’endroit le plus sûr du monde », puisque le blocus les protégerait de l’infection. Assez vite, cependant, d’éminents universitaires ont souligné que, si jamais le virus finissait par y pénétrer, une tragédie serait difficile à éviter. Gaza est effectivement privée de tous les moyens de le guérir, tels que du matériel ou des fournitures médicales de base, peu de masques ou de kits de test, en plus d’avoir des problèmes de pénurie de carburant et de qualité de l’eau, entre autres. Ces conditions ne sont pas dues au sous-développement, ni au blocus, mais principalement à la destruction planifiée des infrastructures palestiniennes par l’armée israélienne lors de ses nombreuses guerres sur Gaza, comme par exemple le bombardement de 17 hôpitaux pendant la guerre de 2014...

À l’intérieur des frontières d’Israël de 1948, la situation n’a pas beaucoup changé pour les Palestinien.nes. Ils et elles sont toujours traité.es comme des citoyen.nes de seconde zone et, dans une telle crise, leur santé sera prise en compte après celle des personnes vivant dans les quartiers juifs, principalement parce que les bons hôpitaux y sont situés. La nouvelle loi sur l’État-nation impose que tous les textes officiels, y compris les instructions d’urgence pendant la pandémie (dont les fameux gestes barrières), soient écrits en hébreu uniquement. Pour les Palestinien.nes dont la langue est l’arabe, il n’y a pas de plan d’urgence. De plus, force est de constater que le racisme quotidien, qui existe en Israël depuis 70 ans, ne disparaît pas. Pour prendre un exemple, même pendant la crise sanitaire, la destruction de maisons et de champs dans les régions bédouines du désert du Néguev se poursuit [1].

La conséquence la plus débattue de l’épidémie de Covid-19 en Israël fut la mise en place d’une surveillance des personnes, par le biais de leurs téléphones portables, sans que les services de sécurité du gouvernement aient besoin de l’autorisation d’un tribunal [2]. Signalons que d’autres gouvernements ont suivi cette « stratégie du choc », décrite par Naomi Klein [3], qui consiste à profiter de la crise pour lancer des programmes de surveillance massive de leurs citoyens. Souvent ces gouvernements utilisent d’ailleurs des logiciels israéliens développés au départ pour espionner illégalement des Palestinien.nes. Le Premier ministre israélien Netanyahou en a aussi profité pour accroître ses pouvoirs autoritaires et militaires. Alors que les citoyen.nes israélien.nes d’origine juive se plaignent que la démocratie est en déclin aujourd’hui, et que leurs libertés civiles sont érodées, cela n’avait jamais été débattu lorsque les libertés des Palestinien.nes étaient en jeu.

À l’intérieur des frontières d’Israël, comme partout ailleurs malheureusement, le pire endroit où vivre est la prison, en particulier là où les prisonnier.es palestinien.nes sont enfermé.es. Dans des cellules surpeuplées, le risque de transmission de maladies y est très élevé. Plusieurs événements récents incitent les prisonnier.es à s’interroger sur des négligences médicales délibérées et répétées de la part des autorités israéliennes [4]. Par exemple, alors que les visites des familles et des avocats sont interdites, les premiers prisonniers infectés dans les prisons d’Ashkelon, de Ramleh et de Moscobiya, l’ont été par des médecins ou des gardiens de prison israéliens. Le manque de produits d’hygiène, de masques ou de gants pose également la question d’un plan délibéré de propagation de la maladie en prison qui, combiné à d’autres problèmes de santé et à un traitement médical notoirement mauvais, entraînera un pourcentage élevé de décès.

De nombreu.ses.x Palestinien.es vivant en Cisjordanie viennent chaque jour travailler en Israël, après un long et complexe voyage à travers les checkpoints militarisés, principalement pour des emplois très mal payés. Mi-mars, lorsque le gouvernement israélien a décidé de restreindre les mouvements de la population, il a demandé que 25 000 travailleu.ses.rs palestinien.nes restent à l’intérieur des frontières de 1948 pendant la durée du confinement, loin de chez eux. Bien sûr, ces travailleu.ses.rs n’ont jamais reçu d’équipement de protection et rarement bénéficié des logements qui leur avaient été promis. En outre, chaque fois que l’un.e de ces travailleu.ses.rs est soupçonné.e d’être infecté.e par le coronavirus (même une simple fièvre), il ou elle est ramené.e au checkpoint dans un véhicule militaire, et jeté.e au sol du côté palestinien, sans aucun traitement médical, et sans être considéré.e comme un être humain [5]. Là encore, on peut se demander si la stratégie d’Israël, en plus de vouloir éviter toute nouvelle contagion à l’intérieur de ses frontières et de refuser de traiter les Palestinien.nes, n’est pas de propager volontairement le virus en Cisjordanie, sachant que cela entraînerait le chaos et la mort.

En Cisjordanie, l’horreur quotidienne que subissent les Palestinien.nes est encore plus difficile à supporter alors que les gens essayent d’abord de se soucier de leur santé et de celle de leurs voisin.es. Mais comment une communauté peut-elle prendre soin de sa santé alors que l’armée d’occupation continue de faire des descentes dans ses maisons, ou confisque des paquets de nourriture destinés aux familles en quarantaine [6] ? L’armée israélienne a même attaqué et endommagé la maison du ministre palestinien de Jérusalem, Fadi al-Hadmi, avant de l’emmener en prison, de le battre et de le forcer à porter un masque sale sur lequel se trouvaient des traces de sang séché [7]. A quel point cette armée peut-elle être cynique lorsque, en plus de détruire des maisons, elle détruit… une clinique ? Cela s’est produit le 26 mars à Khirbet Ibziq, où un bulldozer, deux camions et une jeep militaire israélienne ont confisqué une cabane, un générateur électrique, des poteaux, des bâches, des palettes de parpaings et des sacs de sable et de ciment destinés à construire une clinique de campagne [8].

Les terres palestiniennes en Cisjordanie sont souvent situées à proximité de colonies juives illégales. Suite à la focalisation générale sur la maladie, et aux restrictions de mouvement des Palestinien.nes, les colons israéliens ont profité de la stratégie du choc pour déraciner des centaines d’oliviers palestiniens, voler des animaux, détruire des maisons et des granges, attaquer des personnes, et annexer encore plus de terres palestiniennes... [9]

Début avril, on comptabilisait environ 8 000 cas de Covid-19 en Israël, 200 en Cisjordanie et 12 à Gaza. Dans les faits, la Cisjordanie et Gaza appliquent des règles de confinement plus strictes qu’en Israël. Avec toujours ce même humour palestinien, les Gazaoui.es ont demandé aux Européens : « Alors, qu’est-ce que ça fait d’être enfermé ? Nous sommes enfermés depuis 13 ans... ». En effet, même si la comparaison ne tient pas très longtemps, le confinement fait obligatoirement penser à Gaza, comme à toute autre prison dans le monde. Les Gazaoui.es ont également déclaré aux Israélien.nes : « nous rêverions de conditions de confinement comme les vôtres ». L’inégalité dans la région est en effet incommensurable. Non seulement Israël refuse de laisser des fournitures médicales atteindre Gaza, mais le 28 mars dernier, l’armée israélienne a tiré plusieurs missiles sur cette bande de terre de 365 km², où sont enfermées deux millions de personnes, qui vivent dans une grande précarité, et attendent avec angoisse l’arrivée du virus... [10]


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