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Le coronavirus est la catastrophe parfaite pour le « capitalisme de catastrophe »

dimanche 22 mars 2020 par Naomi Klein

Naomi Klein explique comment les gouvernements et l’élite mondiale exploiteront cette pandémie.

par Marie Solis

Traduction : ZIN TV.

Le coronavirus est officiellement une pandémie mondiale qui a jusqu’à présent infecté 10 fois plus de personnes que le SRAS. Les écoles, les systèmes universitaires, les musées et les théâtres à travers les États-Unis ferment, et bientôt, des villes entières peuvent l’être aussi. Les experts préviennent que certaines personnes qui pensent qu’elles peuvent être malades du virus, également connu sous le nom COVID-19, ne vont rien changer dans leur activité, soit parce que leur emploi ne permet pas de congés payés, soit en raison des carences dans notre système de soins privatisé.

La plupart d’entre nous ne sait pas exactement quoi faire ou qui écouter. Le président Donald Trump a contredit les recommandations des Centers for Disease Control and Prevention, et les messages contradictoires ont réduit les délais pour atténuer les dommages causés par le virus hautement contagieux.

Ce sont les conditions idéales pour que les gouvernements et l’élite mondiale puissent mettre en œuvre des programmes politiques qui, autrement, rencontreraient une grande opposition si nous n’étions pas tous autant désorientés. Cette suite d’événements n’est pas propre à la crise déclenchée par le coronavirus ; c’est le plan que les politiciens et les gouvernements suivent depuis des décennies, connu sous le nom de « Stratégie du choc », un terme inventé par la militante et auteure Naomi Klein dans un livre du même nom paru en 2007 « La stratégie du choc » : la montée d’un capitalisme du désastre » (éditions Actes Sud).

L’histoire est une chronique des « chocs » — les chocs des guerres, des catastrophes naturelles et des crises économiques — et leurs conséquences. Cette chaine de conséquences se concrétise par le « capitalisme catastrophe », bien calculé, avec les « solutions » par la libre concurrence aux crises qui exploitent et exacerbent les inégalités existantes.

Klein dit que nous voyons déjà le capitalisme catastrophe jouer sur la scène nationale : En réponse au coronavirus, Trump a proposé un plan de relance de 700 milliards de dollars qui comprendrait des réductions des charges sociales (qui dévasterait la sécurité sociale) et fournirait une assistance aux industries qui perdraient du business à la suite de la pandémie.

« Ils ne le font pas parce qu’ils pensent que c’est le moyen le plus efficace d’alléger la souffrance pendant une pandémie —mais ils voient maintenant une occasion de mettre en œuvre les mesures qu’ils ont en tête », a déclaré N. Klein.

La revue VICE a demandé à N. Klein la manière dont le « choc » du coronavirus cède la place à la chaîne d’événements qu’elle a décrite il y a plus de dix ans dans : « La stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre ».

Commençons par les bases. Qu’est-ce que le capitalisme du désastre ? Quel est son rapport à la « stratégie du choc » ?

La façon dont je définis le capitalisme du désastre est vraiment simple : c’est la façon dont les industries privées surgissent pour profiter directement de crises à grande échelle. Le profit des catastrophes et les profiteurs de guerre ne sont pas un concept nouveau, mais il s’est vraiment approfondi sous l’administration Bush après le 11 septembre, lorsque l’administration a pris en compte ce genre de crise de sécurité sans fin, et simultanément elle a privatisé et externalisé : cela comprend la privatisation de la sécurité intérieure, ainsi que la privatisation de l’invasion et de l’occupation de l’Irak et de l’Afghanistan.

La « stratégie du choc » est la stratégie politique consistant à utiliser des crises à grande échelle pour faire adopter des politiques qui aggravent systématiquement les inégalités, enrichissent les élites et dépouillent tout le monde. Dans les moments de crise, les gens ont tendance à se concentrer sur les urgences quotidiennes de survie à cette crise, quelle qu’elle soit, et ils ont tendance à faire trop confiance à ceux qui sont au pouvoir. Nous sommes un peu aveuglés dans les moments de crise.

D’où vient cette stratégie politique ? Comment retracez-vous son histoire dans la politique américaine ?

La stratégie du choc était une réponse au « New Deal » original sous Franklin Roosevelt. L’économiste Milton Friedman pense que tout s’est mal passé aux Etats-Unis dans le cadre du New Deal : en réponse à la Grande Dépression et au Dust Bowl, un gouvernement beaucoup plus progressiste a émergé dans le pays et il s’est donné pour mission de résoudre directement la crise économique de l’époque en créant des emplois publics et en offrant une aide directe.

Si vous êtes un économiste adepte de la libre concurrence, vous comprenez que lorsque les marchés échouent, cela produit un changement progressif beaucoup plus fondamental qu’une politique de déréglementation qui favorise les grandes entreprises. La stratégie du choc a donc été développée comme un moyen d’empêcher les crises de permettre des périodes structurelles où des politiques progressistes émergent. Les élites politiques et économiques comprennent que les moments de crise sont leur chance de faire passer leur catalogue de souhaits de politiques impopulaires qui polarisent davantage la richesse dans ce pays et dans le monde entier.

À l’heure actuelle, il y a de multiples crises : une pandémie, un manque d’infrastructures pour la gérer et la Bourse qui s’effondre. Pouvez-vous décrire comment chacun de ces composants s’inscrit dans le schéma que vous décrivez dans « La Stratégie du choc » ?

Le choc est vraiment le virus lui-même. Et il a été géré d’une manière qui maximise la confusion et minimise la protection. Je ne pense pas que ce soit une conspiration, c’est juste la façon dont le gouvernement américain et Trump ont complètement mal géré cette crise. Trump a jusqu’à présent agit comme si ce n’était pas une crise de santé publique, mais comme une crise dans sa perception, et un problème potentiel pour sa réélection.
La stratégie du choc a été développée comme un moyen d’empêcher les crises de céder la place à des moments fondamentaux où des politiques progressistes émergent.

C’est le pire scénario, surtout combiné avec le fait que les États-Unis n’ont pas de programme national de soins de santé et que ses protections pour les travailleurs sont inexistantes. Cette combinaison de forces a provoqué un choc maximum. Cette épidémie va être exploitée pour renflouer les industries qui sont au cœur des crises les plus extrêmes auxquelles nous sommes confrontés, comme la crise climatique : l’industrie du transport aérien , l’industrie du gaz et du pétrole, l’industrie des croisières - ils veulent soutenir tout cela.

Comment avons-nous observé ce jeu auparavant ?

Dans The Shock Doctrine, je parle de ce qui s’est fait après l’ouragan Katrina. Des groupes de réflexion de Washington comme la Heritage Foundation se sont réunis et ont dressé une liste de solutions de « libre concurrence » à Katrina. Nous pouvons être sûrs que exactement le même genre de réunions se produira maintenant - en fait, la personne qui a présidé le groupe Katrina était Mike Pence. En 2008, vous avez vu ce même jeu dans le renflouement initial des banques, où les pays ont signé des chèques en blanc aux banques, qui finalement s’ajoutaient à de nombreux milliards de dollars. Mais le coût réel de cela s’est soldé par une austérité économique [réductions ultérieures des services sociaux]. Il ne s’agit donc pas seulement de ce qui se passe immédiatement, mais surtout comment ce sera financé ensuite lorsque la facture viendra à échéance.

Y a-t-il quelque chose que les gens peuvent faire pour atténuer les dommages causés par le capitalisme-catastrophe que nous voyons déjà dans la réponse au coronavirus ? Sommes-nous dans une meilleure ou pire position que lors de l’ouragan Katrina ou de la dernière récession mondiale ?

Lorsque nous sommes mis à l’épreuve par la crise, soit nous régressons et nous nous écroulons, soit nous grandissons et nous trouvons des réserves de forces et de solidarité dont nous ne savions pas que nous serions capables. Ce sera un de ces tests. La raison pour laquelle j’ai un certain espoir que nous pourrions choisir d’évoluer, c’est que, contrairement à 2008, nous avons une réelle alternative politique qui propose un autre type de réponse à la crise qui se trouve à la racine de notre vulnérabilité, et un plus grand mouvement politique qui le soutient.

Tout le travail autour du « Green New Deal » a porté sur la préparation d’un moment comme celui-ci. Tout simplement, nous ne pouvons pas perdre notre courage ; nous devons nous battre plus fort que jamais pour les soins de santé universels, les services de garde universels, les congés de maladie payés, tout cela est intimement lié.

Si nos gouvernements et l’élite mondiale vont exploiter cette crise à leurs propres fins, que peuvent faire les gens pour prendre soin les uns des autres ?

"Je vais prendre soin de moi et de ce que je possède, nous pouvons obtenir la meilleure assurance qu’il y ait, et si vous n’avez pas une bonne assurance c’est probablement de votre faute, ce n’est pas mon problème" : C’est ce que cette espèce de « gagneurs-captateurs-de l’économie » mettent dans notre notre cerveau. Un moment de crise comme celui-ci révèle que nous sommes perméables les uns aux autres. Nous constatons en temps réel que nous sommes beaucoup plus interconnectés les uns avec les autres que notre système économique dans sa brutalité voudrait nous faire croire.

Nous pourrions penser que nous serons en sécurité si nous avons de bons soins de santé, mais si la personne qui fait nos repas, ou qui livre notre nourriture, ou qui emballe nos boîtes, n’a pas de soins de santé et ne peut pas se permettre de se faire tester, et encore moins de rester à la maison parce qu’elle n’a pas de congés de maladie payés — nous ne serons pas en sécurité. Si nous ne nous occupons pas les uns des autres, aucun d’entre nous n’est en sécurité. Nous formons un tout.

Les différents modes d’organisation de la société font miroiter différentes parties de nous-mêmes. Si vous êtes dans un système dont vous savez qu’il ne prend pas soin des gens et qu’il ne distribue pas les ressources d’une manière équitable, alors la partie « accumulation » de vous va être mise en avant. Alors soyez conscients de cela et pensez à la façon dont, au lieu de thésauriser et de penser à la façon dont vous pouvez prendre soin de vous-même et de votre famille, vous pouvez évoluer vers le partage avec vos voisins et vous intéresser aux personnes qui sont les plus vulnérables.

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