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Les élections et le sionisme comme religion, qui s’impose

dimanche 15 mars 2020 par Gideon Levy

Par Gideon Levy. Publié en français le 9 mars 2020.

Article publié dans Haaretz en date du 5 mars 2020 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre.

La réussite impressionnante et bienvenue de la Liste unifiée [coalition formée du Hadash-PC et de trois formations arabes : Liste arabe unie, Ta’al et le Balad] lors des élections législatives anticipées du 2 mars 2020 [voir les résultats définitifs en termes de sièges à la fin de cet article] est tempérée par une déception : le plafond de verre des électeurs juifs n’a pas été brisé.

A la veille de l’élection, dans certains milieux, il semblait que, grâce aux électeurs juifs, Ayman Odeh [président de la coalition Liste unifiée et dirigeant du parti communiste Hadash=Nouveau] serait premier ministre et Ahmad Tibi ministre des Affaires étrangères [il fut conseiller d’Arafat, il démissionne de ses fonctions et entre à la Knesset en 1999].

C’est ce qui arrive quand on vit dans une bulle. En réalité, le tableau était plus sombre. Peu de Juifs ont voté pour le parti. Il est difficile de savoir exactement combien, à cause des villes mixtes. Ahmad Tibi a estimé que seuls 10 000 Juifs ont voté pour la liste commune. Ofer Cassif [seul député juif du parti Hadash-PC, élu à la Knesset] a estimé que les électeurs juifs de la liste unifiée avaient assuré presque un siège à la Knesset. [Yossi Verter dans un article daté du 5 mars de Haaretz estime les électeurs juifs de la Liste unifiée à 20 000.] Dans tous les cas, malgré l’augmentation de leur nombre, ils restent une minorité insignifiante [1].

Les Arabes votent pour les partis sionistes plus que les Juifs ne votent pour la Liste unifiée. Il est vrai que la Liste unifiée a doublé son soutien à Givatayim [ville de la banlieue est de Tel-Aviv], mais il s’agit de 316 voix contre 179 lors des élections de septembre – toujours moins d’un pour cent dans une ville de gauche qui compte 48 500 électeurs et électrices. Ramat Hasharon [banlieue nord de Tel-Aviv] a également montré un penchant de plus en plus radical : 149 électeurs contre 74 lors de l’élection précédente. C’est bien, mais ce n’est toujours rien. Une curiosité. Les kibboutzim, les bastions de la gauche, ont également excellé : à Ramat Hakovesh [au centre d’Israël], il y a eu quatre électeurs de plus pour la Liste unifiée ; et à Ramat Hashofet [au centre d’Israël, Kibboutz créé en 1941], il y en a eu dix cette fois-ci après zéro la dernière fois. C’est encourageant. Mais cela suscite de même des pensées sombres.

Etant donné le caractère de droite de Kahol Lavan [Coalition Bleu et Blanc, selon les couleurs du drapeau israélien] et la personnalité pâle de la liste Labor-Gesher-Meretz, on aurait pu s’attendre à ce que beaucoup plus de Juifs qui se disent de gauche donnent leur vote à Odeh et Tibi. Quel autre choix avaient-ils ? Orli Lev-Abekassis [députée à la Knesset, elle vit dans un kibboutz, elle est entrée à la Knesset sur une liste de la coalition Likoud-Israël Beitenou ; elle dirige le Comité pour les droits des enfants] ? Zvi Hauser [en dehors de ses fonctions politiques et économiques, il officie dans diverses fondations conservatrices] ? Ils les ont choisis.

Je connais des Israéliens qui pendant des jours se sont angoissés pour savoir s’ils devaient voter pour la Liste unifiée, qui ont envisagé de franchir le Rubicon et de faire face à la fin du monde, et qui, au dernier moment, leur main les ayant trahis, ont voté pour Gantz ou Peretz. Ils disent qu’ils n’ont simplement pas pu faire le choix de la Liste unifiée.

Qu’est-ce qui les en a empêchés exactement ? Après tout, ils soutiennent la Justice, l’Égalité et la Paix pour deux États – et la Liste unifiée leur offre toutes ces bonnes choses. Mais ils ont trouvé des excuses pour eux-mêmes : Balad (Ligue démocratique nationale) est trop nationaliste, Ra’am (Liste arabe unie) trop religieux (islam), Tibi trop désinvolte et Odeh trop charmant. D’autres qui ont voté pour la Liste unifiée, après s’être longuement interrogés, ont comparé ce sentiment à celui de sortir du placard.

Cette réticence ne découle pas nécessairement de motivations racistes. Le caractère arabe de la Liste unifiée était beaucoup moins rebutant que son caractère non-sioniste. Cela va trop loin, c’est un crime impardonnable[ce non-sionisme]. Voter pour un parti qui n’a pas la bannière sioniste qui le survole est une étape douloureuse, presque impossible. C’est le résultat de 100 ans d’endoctrinement qui est pratiquement inégalé. A l’exception de la Corée du Nord, aucun autre pays n’a une telle idéologie dominante dont on ne peut douter ou dont on ne peut s’écarter. A l’exception de l’Iran, aucun autre pays n’a de religion obligatoire. En Israël, le sionisme est une religion, et elle est obligatoire.

Un Juif qui vote pour la Liste unifiée est toujours considéré comme un traître, ou du moins comme une personne qui a un câble qui a sauté. Dans notre enfance, c’est ainsi que nous considérions les militants de Rakah [Parti communiste] et de Matzpen [du nom de la publication de l’Organisation socialiste révolutionnaire, internationaliste et antisioniste qui exista de 1962 à 1983] et nous les fuyions comme des lépreux. Le bureau de la Rakah, rue Maza à Tel-Aviv, était comme un mystérieux et menaçant quartier général d’une armée ennemie. Vous ne vouliez pas être vus à proximité de ce bureau. Je me souviens de la première fois que j’y suis allé : j’étais terrifié.

C’étaient les douleurs de croissance d’un jeune pays. Mais quand un pays fort et prospère disqualifie une idéologie légale et la rend illégitime, c’est que quelque chose a mal tourné avec sa démocratie.

Le sionisme est une vision du monde comme une autre. On peut voir ses côtés attrayants et peu attrayants. Ce n’est pas une religion dans laquelle les sceptiques sont dénoncés comme des hérétiques – pourtant, il est interdit de rejeter le sionisme. Pourquoi ? Parce que le sionisme n’est pas sûr de lui. Il sait qu’il a provoqué une catastrophe pour un autre peuple et il sait que le feu du mal et de l’injustice brûle sous le tapis qu’il foule. Si le sionisme était certain de sa justesse, il se mettrait à l’épreuve comme toute autre vision du monde et il serait permis d’en douter. Israël en 2020 n’est pas encore prêt pour cela. Une véritable gauche ne naîtra ici que lorsque nous nous serons sevrés de l’addiction au sionisme et que nous nous serons libérés de ses chaînes.

Gideon Levy

Article publié dans Haaretz en date du 5 mars 2020 ; traduction par la rédaction de A l’Encontre


Résultats définitifs et composition de la Knesset

Kahol Lavan (coalition Bleu et Blanc de B. Gantz) : 33

Liste unifiée : 15

Labor-Gesher-Meretz : 7 (liste conjointe du Parti travailliste avec à sa tête Amir Perez et du Gesher avec Orly Levy ainsi que du Meretz (Energie), membre de la IIe Internationale social-démocrate)

Yisrael Beiteinu : 7, dont le leader est Avigdor Liberman, issu du Likoud. Il fut ministre des gouvernements d’Ariel Sahron, d’Ehoud Olmert, de Benyamin Netanyahou. De mai 2016 à novembre 2018, il fut ministre de la Défense ; ses déclarations anti-arabes sont des plus brutales ; il s’oppose à l’ultra-droite religieuse.

Likoud : 36, formation créée en 1973 et qui soutient B. Netanyahou.

Le Shas : 9, parti de tradition séfarade et lié au courant orthodoxe ultrareligieux.

Yamina : 6, (Vers la droite), coalition réunissant la Nouvelle Droite et l’Union des partis de droite (Foyer juif et Tkuma, une formation d’extrême-droite affirmée).

UTJ : 7, United Torah Judaism (Judaïsme Unifié de la Torah, issu de la fusion du parti hassidique Yagudah et du Degel Ha Torah), ce parti fut fondé en 1992, c’est un des deux partis religieux ultra-othodoxe avec le Shas.

[1Dans une « analyse » des résultats électoraux – avec ses termes pour ce qui est de la caractérisation des formations politiques – B. Netanyahou estime que « la droite sioniste a réuni 57 sièges et la gauche sioniste 47 ». Autrement dit, il élimine ainsi du résultat électoral 575 000 électeurs de la Liste unifiée. Une expression effective de son racisme, selon le terme choisi par des journalistes. (Réd.)


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