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Esther Benbassa fait honneur à la République

samedi 30 novembre 2019 par Clémentine Autain, David Cormand, Guillaume Balas

Par Clémentine Autain, Députée de Seine-Saint-Denis France Insoumise ; Guillaume Balas, Coordinateur de Génération.s et David Cormand, Secrétaire National d’Europe Écologie Les Verts. Publié le 18 novembre 2019, sur le site de Huffpost.

“Antisémite !”, “négationniste !” La polémique déclenchée par l’étoile jaune à cinq branches marquée "Muslim" portée par une fillette prise en photo avec Esther Benbassa lors de la marche contre l’islamophobie a valu à l’historienne un déluge d’insultes. Mais ce qu’on lui reproche vraiment, ce sont ses engagements.

AFP. La sénatrice EELV de Paris Esther Benbassa manifeste devant le palais de justice de Paris en soutien aux militants écologistes jugés pour avoir décroché des portraits d’Emmanuel Macron dans des mairies parisiennes, lui reprochant par ce geste son inaction en faveur du climat, le 11 septembre 2019.

“Youpine !”, “métèque !”, “la trinationale dehors !”… Réseaux sociaux, courriels, lettres. Esther Benbassa croyait peut-être avoir déjà tout vu en termes d’injures, de menaces, menaces de mort comprises. Elle se trompait. Désormais les insultes sont d’une autre nature. “Antisémite !”, “négationniste !”, “islamocollabo !”…

Elle est assurément loin d’être la seule, en cette circonstance, à subir des attaques indignes. Mais il est clair que certains ont décidé de lui faire payer au prix fort sa participation à la marche contre l’islamophobie, le 10 novembre dernier. Dans une formule d’une rare violence, Sabine Prokhoris vient même, sur le monde.fr, de la comparer à ces Français qui, hier, n’ont “rien vu” quand on a déporté leurs voisins juifs.

Sa faute ? Avoir twitté une photographie prise sur le parcours de cette marche, où on la voit au milieu d’un petit groupe de manifestants brandissant fièrement des drapeaux tricolores.

Son crime ? N’avoir pas remarqué, sur le moment, sur les vestes de ces personnes, et sur celle de la fillette qui les accompagnait, un autocollant associant une étoile à cinq branches, un croissant de lune et le mot “Muslim”, le tout en jaune sur fond blanc.

Son péché mortel ? Avoir refusé de considérer a priori cette possible appropriation musulmane du symbole de l’étoile jaune comme un sacrilège. Comme la captation indigne d’une mémoire de souffrance.

La focalisation sur ce badge et sur l’envoi de cette photo est d’abord l’effet visible d’une convergence d’intérêts politiques divers autour de cette manifestation. Elle sert de leurre, elle fait diversion.

Esther Benbassa ne nie pas que la simple existence de ce badge ait pu blesser des gens. Ni que l’on puisse y voir une maladresse. Reste que la focalisation sur ce badge et sur l’envoi de cette photo est d’abord l’effet visible d’une convergence d’intérêts politiques divers autour de cette manifestation. Elle sert de leurre, elle fait diversion. En détournant l’attention de la crise sociale qui secoue notre pays. Et en empêchant toute réflexion un tant soit peu équilibrée sur la réalité du racisme anti-musulman.

Esther Benbassa sait parfaitement que le port imposé de l’étoile jaune ne fut que l’une des dernières étapes d’un mouvement long et continu de stigmatisation des Juifs depuis le XIXe siècle. Elle n’a jamais assimilé la condition des musulmans dans la France d’aujourd’hui à celle des Juifs pendant la Shoah. Et pour cause. Elle est historienne. Elle a pour métier de distinguer, autant que de comparer.

Ses accusateurs d’aujourd’hui font mine d’ignorer qu’elle est l’auteure d’un essai déjà ancien, datant de 2004, couvrant une période longue (depuis la Révolution), La République face à ses minorités. Les Juifs hier, les musulmans aujourd’hui, et d’une étude importante parue en 2007, La Souffrance comme identité. Sur la concurrence mémorielle, ses causes et ses dérives, sur les difficultés de la France à vivre sereinement sa diversité, Esther Benbassa a écrit des pages qui suffisent à réduire à néant les accusations aujourd’hui portées contre elle.

Esther Benbassa n’a jamais assimilé la condition des musulmans dans la France d’aujourd’hui à celle des Juifs pendant la Shoah. Et pour cause. Elle est historienne. Ses accusateurs font mine d’ignorer qu’elle est l’auteure d’un essai datant de 2004 : "La République face à ses minorités. Les Juifs hier, les musulmans aujourd’hui".

Ces accusations sont ineptes. Et scandaleuses. Elles font comme si Esther Benbassa n’avait pas de passé. Née juive dans un pays musulman, la Turquie, ayant vécu les premières années de sa jeunesse en Israël, elle est arrivée en France au début des années 1970. Pendant quinze ans, elle a enseigné en lycée et en collège en Normandie puis en banlieue parisienne dans ce qu’on appelle parfois avec une pointe de mépris “nos quartiers populaires”.

Elle est entrée au CNRS comme directrice de recherche en 1989, et en 2000, elle a été élue sur la chaire d’histoire du judaïsme moderne de l’École pratique des hautes études (Sorbonne). Ses champs de recherche sont connus : histoire des Juifs en terre d’Islam, du sionisme, du judaïsme français, histoire comparée des minorités. Elle a écrit et dirigé une trentaine d’ouvrages sur ces sujets, lui ayant valu une reconnaissance internationale.

Que reproche-t-on, en fait, à Esther Benbassa ? Ses engagements. Comme intellectuelle publique, d’abord, comme militante associative ensuite, comme politique enfin. Forte de son expertise, libre de toute attache communautaire, hermétique à toute forme de radicalité idéologique, et gardant en toute circonstance une franchise et une clarté sans faille, lauréate 2006 du prix Seligmann contre le racisme, Esther Benbassa se bat depuis des décennies contre l’antisémitisme et tous les racismes, islamophobie comprise, contre toutes les formes de discrimination, pour le respect des droits des minorités. Pour une solution juste du conflit israélo-palestinien et pour retisser les liens d’un dialogue judéo-musulman.

Depuis son entrée tardive en politique, en 2011, Esther Benbassa est sur tous les fronts. Mariage pour tous, PMA pour toutes, LGBT-phobies, violences faites aux femmes, personnes prostituées, monde carcéral, migrants, violences policières, abandon des Kurdes du Rojava, justice environnementale et justice sociale. Elle agit avec la même détermination au Sénat, et sur le terrain. Auprès des cheminots, des infirmières, des étudiants. Des Gilets jaunes, aussi, qu’elle a invités au Palais du Luxembourg dès le début du mois de décembre 2018, et qu’elle n’a jamais lâchés depuis.

Que reproche-t-on, en fait, à Esther Benbassa ? Ses engagements. Elle n’a pas peur du peuple.

Alors bien sûr, Esther Benbassa casse les codes et dérange les petits échanges feutrés ordinaires. Elle n’a pas peur du peuple. Elle est là pour les gens, les pauvres, les précaires, les racisés et les autres. Elle les écoute, elle leur parle. Et eux au moins la comprennent. Et respectent l’écharpe tricolore dont certains voudraient la dépouiller.

L’erreur d’Esther Benbassa est en fait de croire que tous ces combats n’en font qu’un. C’est d’incarner, avec d’autres et autant qu’elle le peut, cette “convergence des luttes” à laquelle une partie de la gauche a renoncé et qui fait peur à beaucoup d’autres, de LREM au RN. On pourra toujours se moquer de son accent. Esther Benbassa est une grande voix. Parce qu’elle est d’abord l’une des voix des sans-voix.

Les signataires de ce texte n’adhèrent pas forcément à toutes ses prises de positions, y compris sur la marche du 10 novembre. Ils ont pu avoir hier des débats avec elle. Ils en auront demain. Mais tous savent une chose. Cette voix-là ne doit pas se taire. Elle ne se taira pas.

Premiers signataires :

Clémentine Autain, députée FI de Seine-Saint-Denis
Guillaume Balas, coordinateur national Génération•s
Julien Bayou, porte-parole d’EELV
David Belliard, conseiller de Paris, EELV
Ugo Bernalicis, député FI du Nord
Olivier Besancenot, NPA
Eric Bocquet, sénateur PC du Nord
Judith Butler, professeure à l’Université de Berkeley
Damien Carême, député européen
Aymeric Caron, journaliste et écrivain
Luc Carvounas, député PS du Val-de-Marne
Pascal Cherki, ancien député
Laurence Cohen, sénatrice PC du Val-de-Marne
Gabriel Cohn-Bendit, retraité de l’Education Nationale
Pierre-Yves Collombat, sénateur du Var
Éric Coquerel, député FI de Seine-Saint-Denis
Alexis Corbière, député FI de Seine-Saint-Denis
David Cormand, eurodeputé, secrétaire national d’EELV
Sergio Coronado, ancien député EELV
Rokhaya Diallo, journaliste, réalisatrice
Cécile Duflot, ancienne ministre
Didier Eribon, philosophe
Annie Ernaux, écrivaine
Elsa Faucillon, députée communiste des Hauts-de-Seine
Caroline Fiat, députée FI de Meurthe-et-Moselle
Geneviève Garrigos, défenseure des droits humains
Guillaume Gontard, sénateur Gauche-écolo de l’Isère
Nathalie Goulet, sénatrice de l’Orne
Brahim Hammouche, député MoDem de la Moselle
Cédric Herrou, Emmaüs Roya
Mémona Hintermann-Afféjée
Geoffroy de Lagasnerie, sociologue et philosophe
Sandra Laugier, professeure de philosophie à l’université Panthéon Sorbonne, membre de l’Institut universitaire de France
Marie-Noëlle Lienemann, sénatrice Gauche Républicaine & Socialiste
Édouard Louis, écrivain
Noël Mamère, ancien député
Caroline Mecary, avocate au barreau de Paris
Frédéric Mestdjian et le Ralliement d’Initiative Citoyenne
Claire Monod, coordinatrice nationale Génération•s
Edgar Morin, sociologue, philosophe
Danièle Obono, députée FI de Paris
Thomas Porcher, économiste
Sandra Regol, porte-parole d’EELV
Muriel Ressiguier, députée FI de l’Hérault
Aron Rodrigue, professeur d’histoire, Stanford University
Caroline Roose, eurodeputée
Malik Salemkour, président de la LDH
Danielle Simonnet, conseillère de Paris, FI
Sophie Taillé-Polian, sénatrice Génération•s du Val-de-Marne
Bénédicte Taurine, députée FI de l’Ariège
Marie Toussaint, eurodeputée EELV
Salima Yenbou, eurodeputée

Mateo Alaluf, sociologue, professeur honoraire, Université Libre de Bruxelles
Arié Alimi, avocat au barreau de Paris
Pouria Amirshahi, président et directeur de Politis
Henri Arevalo, Bureau exécutif EELV
Francine Bavay, militante féministe
Mehdy Belabbas, Adjoint au Maire EELV d’Ivry
Annie Benveniste, anthropologue, Université Paris 8
Martine Billard, ancienne députée de Paris
Fred Bladou, activiste sida et réduction des risques

Nathalie Blanc, directrice de recherche au CNRS, directrice du Centre des Politiques de la Terre

Francine Bolle, docteure en histoire, maîtresse de conférences, Université libre de Bruxelles
Daniel Borrillo, maître de conférences, Université Paris 10
Etienne Bourel, anthropologue
Thierry Brochot, Trésorier, EELV
Marco Candore, auteur, réalisateur
Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités
Segundo Cimbron, maire de Saint-Yzans-de-Médoc
Myriam Chopin, maîtresse de conférences en histoire médiévale
Jérémy Clément, Gilet jaune (de Montargis, Loiret)
Antoine Comte, avocat
Yves Contassot, conseiller de Paris Génération•s
Alain Coulombel, secrétaire national adjoint, EELV
Laurence de Cock, enseignante

Saskia Cousin, anthropologue, maîtresse de conférences HDR, Université Paris Descartes
Christelle de Cremiers, vice-présidente du conseil régional Centre-Val de Loire, EELV
David Christoffel, producteur radio
Priscilla De Roo, économiste
Catherine Deschamps, professeure d’anthropologie à l’ENS d’architecture de Nancy
Sylvie Dreyfus-Alphandéry, militante associative
Chantal Duchène, militante EELV du Val-de-Marne
Josy Dubié, sénateur honoraire (Belgique)
Sophie Ernst, agrégée de philosophie
Éric Fassin, professeur de sociologie, Université Paris 8
Bastien François, professeur à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Pierre Khalfa, économiste, Fondation Copernic
Alexandra Galitzine-Loumpet, anthropologue
José Gotovitch, professeur honoraire, Université Libre de Bruxelles
Bernard Hours, anthropologue
Heinz Hurwitz, professeur émérite, Université Libre de Bruxelles
Ahmet Insel, professeur émérite, Université Galatasaray (Istanbul)
Alain Joxe, directeur d’études (H) à l’EHESS
Cecilia Joxe, militante écologiste

Nicole Khouri, sociologue, IMAF, Institut des Mondes Africains (UMR 8171-243)

Gaëtane Lamarche-Vadel, Revue Multitudes
Mathilde Larrère, historienne
Stéphane Lavignotte, théologien protestant
Michèle Leclerc-Olive, chercheure en sciences sociales, IRIS-CNRS-EHESS
Jacques Lewkowicz, professeur honoraire des Universités en sciences de gestion
Hinda Lewi-Férault, psychiatre, psychanalyste
Valérie Marange, psychanalyste
Marie Marin, militante LDH

Barbara Morovich, anthropologue, maîtresse de conférences à l’ENSAS
Yann Moulier Boutang, professeur émérite de sciences économiques, Université de Technologie de Compiègne-Sorbonne Universités

Frédéric Neyrat, professeur à l’Université de Wisconsin-Madison (USA)
Anne Querrien, co-directrice de la rédaction de la revue Multitudes
Eros Sana, journaliste, directeur de Basta Mag
Monique Selim, anthropologue
Pierre Serne, conseiller régional d’Île-de-France
Denis Sieffert, journaliste à Politis
Philippe Stanisière, Bureau exécutif EELV
Michel Staszewski, professeur d’histoire retraité, membre de l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB), Bruxelles
Taoufik Tahani, ancien président de l’Association France Palestine Solidarité (AFPS)
Philippe Tancelin, poète, philosophe et universitaire
Sophie Tissier, Gilet jaune
Dan Van Raemdonck, professeur, Université Libre de Bruxelles
Françoise Vergès, politologue, militante féministe antiraciste, auteure

Pedro Vianna, poète, homme de théâtre, ancien rédacteur en chef de Migrations Société

Marie-Christine Vergiat, ancienne eurodéputée
Dominique Vidal, journaliste et historien
Jean Vogel, professeur de sciences politiques à l’Université libre de Bruxelles, Président de l’Institut Marcel Liebman

Christiane Vollaire, philosophe, chercheure associée au CNAM

Karoline Zaidline, artiste lyrique, Gilet jaune


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