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Le sionisme : une histoire destructrice – intervention de Sonia Fayman aux Journées de Printemps de l’UJFP, 18-19 mai 2019

dimanche 6 octobre 2019 par Sonia Fayman

Par Sonia Fayman [1]

Le sionisme a une histoire, il faut en comprendre l’essentiel pour faire face aujourd’hui à ce qu’il a engendré.

Je reviendrai d’abord sur les aspects historiques, qui sont à la racine de ce qu’on observe aujourd’hui et j’évoquerai ensuite des aspects plus actuels.

Un sionisme, des sionismes…. Qu’est ce qui se joue à travers les différents usages du terme ?

Première question : faut-il étudier l’histoire du sionisme ?

Alors qu’un certain nombre de textes (Hannah Arendt, Ilan Halévy, Ilan Pappé, même Denis Charbit (Sionismes, textes fondamentaux, Albin Michel) permet de se faire une idée claire du sionisme depuis ses prémisses jusqu’aux derniers avatars de la politique israélienne, deux positions distinctes surgissent immédiatement : l’une défend l’idée que le sionisme des débuts peut se comprendre comme un messianisme politique à l’époque des pogroms, un nationalisme né de l’oppression et qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain ; l’autre considère qu’il n’y a pas lieu de se plonger dans l’histoire et affirme qu’aujourd’hui, quand Gaza est au bord de l’asphyxie et de la famine et que le duo Netanyahou-Trump menace l’existence même du peuple palestinien, l’enjeu n’est pas l’étude du sionisme mais le combat contre la politique de l’État israélien.

À la différence de l’une comme de l’autre, je pense que l’histoire du sionisme est importante pour comprendre comment s’est construit l’apartheid israélien dans une logique présente depuis son émergence au 19è siècle.
Dans plusieurs ouvrages, notamment dans Question juive, la tribu, la loi, l’espace, Ilan Halévy a des analyses percutantes. Il passe en revue tous les atermoiements de la fin du 19è et du début du 20è siècles, le groupe Ehad Ha Am et autres utopistes ; il montre comment l’appareil idéologique et les alliances politiques ont balayé le côté humaniste pour instaurer clairement l’implantation coloniale et projeter le transfert en passant par l’apartheid.

S’il est important de se plonger dans ces lectures, c’est surtout pour comprendre que la politique israélienne que nous combattons émane bien de principes initiaux qui ont souvent été cachés. Certains sionistes s’emploient à montrer que le sionisme n’est pas que la conquête aveugle de la terre palestinienne, que les souffrances des Juifs d’Europe Centrale et Orientale sous le joug des tsars, que l’antisémitisme récurrent aussi en Europe Occidentale… … que l’aspiration à la liberté… sont aussi à la base du sionisme. Soit, mais il y a deux choses importantes à garder présentes à l’esprit :

1) comprendre qu’avec les meilleures intentions du monde, les sionistes, qu’ils l’aient voulu ou non, ont été aspirés dans un mouvement inscrit dans l’air du temps du 19è siècle : le colonialisme ;

2) savoir aussi que la Palestine existait, que ces terres–là n’étaient pas vaguement parcourues par des Bédouins mais bien habitées, urbaines et rurales, avec des réalités économiques, sociales et culturelles que le regretté Rudolf Bkouche et Nabil El Haggar ont clairement rappelé dans un ouvrage non publié, sur le sionisme précisément :

 Peu, trop peu, sont les Européens qui connaissent les principales vérités soigneusement et longuement écartées dont celle relative à la manière dont la création d’Israël a eu lieu en 1948. Celle qui apprendrait aux jeunes et moins jeunes que la Palestine était un pays peuplé par ses habitants. Que ces Palestiniens vivaient en société organisée du haut en bas, avec ses riches et ses pauvres, ses intellectuels et ses ouvriers, ses citadins et ses paysans. Que Hamlet de Shakespeare a été joué, en arabe et, entre autres, par une femme, sur une scène de théâtre à Haïfa, en 1931, que l’Union Générale des Étudiants de Palestine, l’Union Générale des Ouvriers de Palestine, comme celle des Femmes de Palestine sont nées à la fin des années vingt, que le parti communiste palestinien est né avant le parti communiste chinois. Que simplement les Palestiniens n’ont jamais cessé de faire société et aspiraient à construire leur propre modernité, que les Palestiniens ont subi une injustice effroyable, une expulsion forcée, une humiliation, une expropriation et des massacres. Qu’un véritable génocide social a été programmé afin de déstructurer et détruire la société palestinienne et la faire cesser de faire société. (Bkouche, El Haggar Palestine Israël p. 13)

Deuxième question : le sionisme est-il l’apanage des juifs ?

Je vais parler ici des chrétiens sionistes qui sont des soutiens importants d’Israël, notamment les évangéliques américains

Le cas des chrétiens sionistes.

Edward Saïd rappelait, il y a déjà 16 ans (chapitre Une approche palestinienne du conflit dans Culture et Résistance, 2003), que des organisations chrétiennes fondamentalistes soutenaient farouchement Israël dans une démarche clairement antisémite (retour de tous les Juifs en Israël pour leur conversion finale au christianisme - sinon la mort).

Le sionisme chrétien précède la naissance du sionisme chez les Juifs. Au 19è siècle, des personnalités politiques d’Angleterre poussent ouvertement à la colonisation juive en Palestine. Déjà en 1890, également des pasteurs américains emmenés par William Blackstone présentent au président des États Unis un mémoire intitulé Palestine for the Jews, qui n’a d’ailleurs pas été spécialement bien accueilli par les Juifs, même parmi les sionistes de l’époque, plutôt méfiants.

Mais même avant cette période, dans Israël, la terre et le sacré, Esther Benbassa et Jean-Christophe Attias abordent la présence, au 16è siècle de conceptions millénaristes chez les protestants anglais qui les poussent à prôner le retour des Juifs en Palestine, comme préalable à la parousie – conceptions qui, selon eux, ont marqué le développement du protestantisme jusque dans ses formes modernes évangéliques.

Le premier congrès mondial des chrétiens sionistes a lieu en 1985 à Bâle, un siècle après le premier congrès sioniste mondial, et sa déclaration finale stipule :

1. Non à l’antisémitisme et appel aux chrétiens à reconnaître l’alliance éternelle de Dieu avec « son peuple et sa terre ».

2. Appel aux Juifs à reconnaître l’aspect prophétique de la création de leur État (et non leurs propres forces) et encouragement à l’aliya avec le soutien des chrétiens.

3. Appel aux nations à rétablir leurs ambassades à Jérusalem en reconnaissance que « c’est la ville éternelle, donnée par Dieu » aux Juifs, et « reconnaître la Judée et la Samarie comme appartenant à cette terre biblique ».

4. Menace contre les pays qui s’opposent à Israël, en particulier les pays arabes et l’URSS.

5. Appel aux nations à la reconnaissance de l’Etat d’Israël et à cesser les boycotts et autres mesures restrictives.

6. (Conclusion) Prière pour la paix au Moyen-Orient et dans le monde, selon la promesse prophétique de Dieu.

Un article de Jean-Marie Kohler dans Mediapart s’appuie très largement sur les analyses présentées par Sébastien Fath dans Le poids géopolitique des évangéliques américains : le cas d’Israël, in Hérodote n° 119, 2005 et sur l’ouvrage de Célia Belin, Jésus est juif en Amérique, Droite évangélique et lobbies chrétiens pro- Israël, Fayard, 2011. Il y aurait 90 millions de chrétiens évangéliques aux USA, soit 1/3 de la population et leur soutien à Israël est allé s’amplifiant.

Un lobby, Christian Zionist, a été mis en place par le pasteur John Hageen en 2006 aux USA où on compte environ 200 organisations : aide financière à l’alya, au tourisme et au projet de construction du troisième temple. Lobbying politique auprès du gouvernement sur sa politique israélienne.

Le sionisme chrétien est peu répandu en Europe ; ceux qui s’en réclament en France se recrutent surtout dans les milieux d’extrême-droite qui ont substitué une islamophobie obsessionnelle à leur anticommunisme originel. 

Troisième question : comment les Juifs évoluent contre le sionisme ?

Première partie : un début de désamour des Juifs américains pour Israël

Les USA rassemblent la deuxième population juive au monde après Israël (5 millions environ).

Un lien existe entre des sionistes américains et des évangéliques : « Des Chrétiens évangéliques, ardemment pro israéliens, donnent à Jérusalem une puissance de base à Washington, plus grande et plus forte que la population juive américaine. Et avec les juifs orthodoxes américains qui sont sur les positions des évangéliques, cette coalition a au moins une apparence multiconfessionnelle – même sans les juifs conservateurs et réformistes qui représentent la masse du judaïsme américain ». (Jonathan Weismann, New York Times 04/01/19).

Mais une évolution se dessine : elle apparaît dans les résultats d’une étude menée par l’AJC (American Jewish Committee) sur les regards mutuels des Juifs des USA et d’Israël. Alors qu’en 1978, une forte identification des uns aux autres était perceptible, en 2018, 31% des Américains et 22% des israéliens se voient mutuellement comme n’étant « pas de la même famille ».
Les vecteurs de cet éloignement seraient ancrés d’une part dans l’appartenance religieuse (qui, pour certains, conduit à critiquer la politique israélienne comme contraire aux valeurs et principes de la religion juive) et d’autre part dans une forte méfiance envers les dirigeants européens, et autres (Dutertre et Bolsonaro) antisémites dont Netanyahou s’est rapproché. Parallèlement, Trump est adulé par les Israéliens et détesté par nombre de juifs américains, notamment pour sa posture de suprématiste blanc et pour son indifférence (sinon son soutien) à la hausse de crimes de haine (+ 17% en 2017) ; un pic de +37% d’attaques contre des juifs et des institutions juives a marqué les esprits. 79% des électeurs juifs ont voté pour les démocrates aux élections de demi mandat et 71% avaient voté pour H Clinton aux présidentielles :

« La marque de la vie juive américaine – acceptation comme minorité dans un pays bâti sur les valeurs du pluralisme religieux et de l’assimilation sociale – est de plus en plus en conflit avec un nationalisme religieux qui se développe en Israël ». (Jane Eisner, Time Magazine 17/04/19).

Même au sein de AIPAC, le puissant lobby juif sioniste, des voix s’élèvent contre l’extension du droit israélien à toutes les colonies de Cisjordanie (déclaration début avril de 4 parlementaires démocrates de AIPAC).

Qu’est ce qui différencie tellement les milieux juifs américains et français ?

Pourquoi chez les Juifs français la critique d’Israël apparaît largement comme sacrilège, alors qu’elle est débattue depuis quelques années aux USA, de façon certes passionnée, mais avec des évolutions très visibles ?

Je me suis demandé si l’impact du génocide nazi était différent aux États Unis de ce qu’il est en France, avec la manipulation qui en est faite au profit du sionisme. À cet égard, j’ai relevé une analyse intéressante de Peter Novick (L’Holocauste dans la vie américaine, Gallimard 1999), universitaire US cité par Eric Conan, (L’Express, 11 novembre 2001). Ce chercheur observait alors une inversion de la tendance des années post guerre où l’Amérique (y compris les dirigeants de la communauté juive) gommait un peu la dimension antijuive de la guerre au nom de « on se débarrasse des fantômes mortifères » ; « l’American Jewish Committee était, par exemple, hostile à la création d’un mémorial de l’Holocauste à New York parce qu’il ne lui semblait pas « dans l’intérêt de la communauté juive » de perpétuer « la faiblesse et le manque de défense du peuple juif ». À partir de 1973, est apparue une crainte de fragilisation d’Israël, qui prend la forme d’une américanisation de l’holocauste (instrumentalisation du génocide) que Novick distingue du retour du refoulé en France. Selon lui, la génération suivante est spontanément plus critique vis-à-vis d’Israël, sur la base d’une conception du judaïsme fondée sur la « justice sociale et la solidarité avec d’autres groupes opprimés ». Il expliquait :
« Une génération plus jeune de Juifs américains est de plus en plus critique d’Israël et plus significativement progressiste que les précédentes. Des groupes comme Juifs pour la Justice Raciale et Économique (JFREJ) et Le Caucus des Socialistes Démocratiques pour la Solidarité Juive en Amérique, avec leur vision d’un judaïsme enraciné dans la justice sociale et la solidarité avec d’autres groupes opprimés sont tout à fait à même de s’en prendre aux suprématistes blancs tel le tireur de Poway qui a attaqué une mosquée avant d’attaquer la synagogue ».

C’est aussi la démarche de Jewish Voices for Peace (JVP) qui a évolué vers l’antisionisme, selon un véritable processus de refondation des bases idéologiques de l’organisation. Deux ans de débats avec des séminaires en ligne (webinars) auxquels ont participé 700 membres ; il y a eu également des débats au sein des groupes locaux et à l‘AG de 2017 ; enfin, des discussions au sein de ce que JVP appelle ses groupes constitutifs comprenant des rabbins, des artistes, des étudiants et autres catégories, dont les comptes rendus de séances ont été partagés avec le bureau fédéral de JVP. En complément, JVP a pris l’avis de membres palestiniens, de militants, de penseurs, de juifs de couleur et de séfarades et mizrahim (curieux cette distinction : est-ce à dire que le membre lambda de JVP est nécessairement ashkénaze ?)

Finalement le Bureau a travaillé pendant l’été et l’automne 2018 pour arriver à une déclaration qui :
-  met en cause le rejet par les sionistes des Juifs extérieurs à Israël (qu’ils appellent la diaspora), citant plusieurs qualificatifs très péjoratifs de la part d’écrivains israéliens,
-  la hiérarchisation par le sionisme des Juifs selon « l’ethnicité et la race » : rappel du refus fait aux immigrants mizrahim de s’installer dans les villes : camps de transit et villes de développement, expérimentations médicales, enlèvements d’enfants notamment de familles venant du Yémen, des Balkans, du Maghreb, de Libye et d’Irak pour des adoption par des Ashkénazes.
-  Le traitement particulièrement discriminatoire des Juifs éthiopiens, non reconnus comme Juifs (et traités comme les immigrés en France).
Cette démarche de JVP est caractérisée par une posture très morale qui fait mouche dans une société marquée par la morale et la religion.

Deuxième partie : difficile émergence de l’antisionisme en Israël
À aborder une prochaine fois....

Cet article est la version réécrite de l’intervention de Sonia Fayman aux Journées de Printemps 2019 de l’UJFP, à voir sur notre chaîne youtube et ci-dessous :

[1Cet article est la version réécrite de l’intervention de Sonia Fayman aux Journées de Printemps 2019 de l’UJFP


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