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Écologie contre racisme. Ce que les faux discours sur l’immigration veulent dire

mercredi 25 septembre 2019 par André Rebelo

22 SEPT. 2019 | PAR CLIMAT SOCIAL | BLOG : LE BLOG DE CLIMAT SOCIAL

Rares furent les rentrées où l’actualité politique en matière de racisme aura été aussi chargée. Du faux débat sur le pseudo racisme antiblanc jusqu’à l’offensive imminente de Macron contre les migrant·e·s à l’Assemblée, le brouillard épais des discours nauséabonds nous ferait presque oublier l’objectif véritable de ce ramdam : perpétuer l’apartheid mondial et la destruction programmée du vivant.

Depuis les assauts de l’extrême droite sur le pseudo racisme antiblanc, en passant par la création à la Commission Européenne d’un portefeuille en vue de la « Protection du mode de vie européen », jusqu’à l’offensive imminente de Macron contre les migrant.e.s à l’Assemblée… Les effluves de l’intolérance se revigorent petit à petit jusqu’à nous embourber tout à fait dans les boues sombres de la haine. Pour autant ces attaques conservatrices n’ont pas que pour seul objectif de couper l’herbe sous le pied du Rassemblement National. Elles sont parties prenantes d’une tâche plus profonde encore : celle de la perpétuation du non-partage et de la destruction assumée du monde.

Dans le sillage du racisme, détourner l’attention

Au grand jeu du tourbillon, consistant désormais à se prétendre le chantre du progressisme pour mieux retourner sa veste une fois que l’on a dressé un barrage en paille contre le RN, c’est pour le moment Macron le grand champion. Élite parmi l’élite, tartuffe parmi les grands. Macron s’engouffre dans l’appel d’air du pseudo racisme antiblanc pour relancer un énième débat sur les "migrants". L’unanimisme des chercheurs.ses depuis trente ans pour contrer l’idée saugrenue d’une invasion ou pour prouver par A+B que l’immigration rapporte plus à l’économie qu’elle n’en coûte n’y fait rien. Les sirènes de la raison ne résistent pas à aux appels de l’élection et à la pratique si commode du bouc-émissaire. L’étranger est une figure parfaite pour masquer les véritables troubles d’une civilisation à la dérive tout en donnant aux gouvernements successifs l’impression d’agir dans un monde où les multinationales sont hors de contrôle. D’un coup d’un seul, la complexité du réel s’amenuise autour de la figure diabolisée de l’Autre. Le problème n’est plus les 100 milliards d’évasion fiscale, les services publics et les hôpitaux à l’abandon, la souffrance au travail, le chômage, les féminicides, la répression des mouvements sociaux, la perte de sens global, la crise sociale, les multinationales, les banques et la finance, les agriculteurs qui se suicident, l’effondrement de la biodiversité, l’épuisement des sols, les cataclysmes écologiques en cours qui vont jusqu’à questionner la pérennité de notre existence sur terre… non, d’un coup d’un seul, le danger, le problème, l’apocalypse en cours, la vraie question centrale d’un gouvernement faussement acquis à la cause prolétaire devient le migrant, le damné de la terre, l’autre pauvre, coupable de mourir de faim et d’être persécuté, coupable de mourir en Libye sous la torture ou les viols, coupable de n’avoir aucun autre choix que celui de risquer sa vie sur un canot percé en mer, coupable finalement d’être noir et étranger sur une planète qui fonctionne toute entièrement en faveur de ceux qui ont la chance d’être nés du bon côté de la Méditerranée.

La stratégie du bouc-émissaire ou le contrôle des masses

Les chiens de garde sont en marche vers la grande lepénisation des esprits et on nous fait croire au revirement social du président. Il est vrai que, dans un grand exercice de pensée complexe, Macron tente d’utiliser les migrant.e.s pour exprimer une soudaine sollicitude envers les classes populaires. Celles-là même qu’il a traité de « foule haineuse » quelques mois plus tôt, celles-là même dont il ne veut entendre aucune revendication depuis bientôt un an, celles-là même qui ne peuvent que constater l’incapacité du gouvernement à améliorer ses conditions de vie. Ce retournement spectaculaire du mépris à la drague mielleuse aurait été incompréhensible sans le benchmarking de la condition électorale. Et c’est ainsi que, dans l’arène du prolétariat où se battent 6 millions de chômeurs.ses et 9 millions de personnes sous le seuil de pauvreté, toutes réduites à la misère par la violence du capitalisme, débarque soudainement un Jésus 2.0 depuis un jet privé en classe business dont la solution miracle est de taper sur les noir.e.s, les migrant.e.s, les arabes ou les musulman.e.s. Décidément, le ridicule ne tue pas, il préfère entourlouper les pauvres ; ou plutôt si, il tue, des enfants en méditerranée jusqu’aux SDF dans les rues de Paris, il abandonne et laisse mourir tou.te.s les exclu.es et les inutiles de son système inégalitaire, tout en tendant des leurres à celleux qui survivent douloureusement pour contrôler la rage de l’injustice qui gronde, les velléités de transformation du monde ou les tentatives d’utopies plus solidaires et équitables. Par le miracle de la carotte migratoire, Macron tente de faire oublier que présentement il rogne sur les retraites et que demain comme hier, il signera une loi de plus écrite de la main des lobbies.

Perpétuer l’Apartheid mondial. Ce que protéger le mode de vie européen veut dire.

Mais à qui profite cette diversion délibérée ? Sans aucun doute à celles et ceux qui cherchent à nous faire croire que le racisme des élites est soutenu par les classes populaires. Certainement aussi à celles et ceux qui tentent vigoureusement de défendre leurs propres privilèges en maintenant un système à bout de souffle via des accords de libre échange qui ne profiteront qu’à eux ou la construction de mines dans des réserves protégées en Guyane qui ne profiteront qu’à eux. Tandis que les scientifiques nous préviennent que les taux de croissance actuels pourraient signifier une augmentation des températures de 7 degrés en 2100, c’est-à-dire la fin de toute vie sur terre, le quotidien des multinationales consiste à hypothéquer notre avenir avec l’appui d’élites politiques qui, non contentes de détourner subrepticement notre regard devant les cris d’alarme de la science, assument que leur nouvel axe sera, comme à la Commission Européenne avec son nouveau portefeuille, de « Protéger notre mode de vie européen ». Mais lorsque l’on sait que notre mode de vie repose justement sur un capitalisme prédateur et inégalitaire, sur le maintien dans la misère des trois quarts de l’humanité qui servent autant à coudre nos vêtements au Bangladesh qu’à sortir de terre les composants de nos IPhones au Congo, la signification de ce nouveau portefeuille prend tout son sens : il acte le refus ferme de partager le monde et d’en perpétuer la destruction que suppose justement la « protection de notre mode de vie européen ». Nous allons donc protéger « notre mode de vie » sans nous donner la peine de construire un monde équitable, même si cela signifie acheminer l’humanité vers la destruction progressive du vivant sur terre, même si cela signifie d’acter la perpétuation d’un style de vie inexportable, insoutenable, consommant 3, 4, 5 planètes par an ; même si on sait que ce style de vie repose autant sur l’exploitation abusive des sols que sur celle d’hommes et de femmes dans tous les pays du sud à qui l’on fait miroiter les mirages d’un développement que nous-mêmes ne connaissons que parce que le Congo, le Maroc, le Gabon, le Niger, la Guyane, la Chine, l’Indonésie, le Cambodge ou encore le Brésil nous servent à réservoir à phosphate, à uranium, à coltan, à pétrole, à bois ou à cobalt ; nous servent d’usines à assemblage ou à couture ; nous servent de dépotoir ou de réservoir à déchets… Les plages du Ghana sont pleines de nos déchets électroniques, la Malaisie étouffe sous les déchets plastiques que nous y exportons afin d’augmenter faussement les chiffres du taux de recyclage en France, les populations antillaises sont contaminées à 90% par le Chlordécone, un pesticide que l’on a interdit en métropole en 1990 mais que l’on s’est permis d’utiliser encore durant de nombreuses années sur des territoires que l’on traite manifestement comme des colonies… La destruction du vivant a partie liée avec la perpétuation d’un capitalisme néocolonial qui va chercher dans la misère du monde, les ressources nécessaires à la protection des intérêts de l’occident et de ses multinationales. Protéger un mode de vie insoutenable, c’est donc assumer le non-partage du monde. C’est préférer la continuation d’un modèle de développement qui n’accueillera personne et qui peut bien laisser mourir n’importe qui en méditerranée puisqu’il acte déjà dans son système tout entier que la terre n’est attribuée qu’à nous. Que nous puissions nous l’avouer ou non, le vrai sens de la forteresse Europe réside justement là : nous n’acceptons et n’organisons la mort des autres que parce que nous nous sommes déjà réservés le monde. Nous n’acceptons et n’organisons la mort des autres que parce que l’aspect sous-jacent de cette réservation est déjà la subalternisation, l’infériorisation et l’exploitation des trois-quarts de l’humanité que l’on peut donc se permettre discriminer ici ou de laisser mourir ailleurs. En vérité, le non-accueil n’est pas qu’un manque d’hospitalité, il est profondément systémique. Déjà dans notre mode de développement, nous n’accueillons personne d’autre que nous, les Occidentaux. La fermeture des frontières n’est que la continuation de cet état de fait.

Partager le monde : défendre un altermondialisme et une écologie décoloniale

Le racisme systémique se dévoile alors devant nos yeux : nous ne tenons un portable entre les mains que parce que notre croissance économique dépend tout autant de la destruction des écosystèmes que du sang des dominé.e.s d’ailleurs. Et si les prolétaires du monde sont les premier.e.s touché.e.s, les prolétaires d’ici seront second.e.s sur la liste. Le mépris de classe a ceci d’extraordinaire qu’il est le seul principe universel que le capitalisme respecte, de sorte que c’est l’union entre nous, plutôt que la division qui fait sens. L’écologie a ceci de formidable qu’elle impose, elle, de repenser en profondeur la justice sociale et la redistribution des richesses ici et dans le monde. Elle reste incomplète si elle se focalise sur la destruction progressive du vivant sans tenir compte des politiques néocoloniales qui ont permis, depuis l’esclavage, de considérer les pays du sud comme un réservoir à travailleurs.ses pauvres que l’on pourrait utiliser contre leur propre terre, afin d’y exploiter sols, ressources et forêts à notre seul profit. En conséquence, imaginer un monde durable pour toutes et tous n’est possible que si l’on déconstruit en profondeur l’ensemble des rapports d’oppression et de domination qui nourrissent le capitalisme et la destruction du vivant ici et là-bas. Nous n’avons donc pas besoin de « protéger notre mode de vie européen », nous avons besoin de repenser le partage du monde et de construire un "Habité" équitable pour toutes et tous ! Nous n’avons pas besoin de leur croissance ou d’un énième discours haineux sur l’immigration, nous avons besoin d’un altermondialisme et d’une écologie décoloniale, nous avons besoin de justice et d’écologie sociale !

Puisque cette écologie défend le vivant autant que les peuples du monde, elle est une menace pour les gagnants du système. Pas étonnant, dès lors, que lorsque tous les feux rouges de la science s’allument pour tenter de ralentir la course du profit, les chauffeurs du capital changent brusquement de chemin pour emprunter les routes du racisme. La stratégie de division du « migrant bouc émissaire » est si redoutable que tandis que l’on entraîne les pauvres à s’acharner sur leurs voisin.e.s d’Afrique, plus personne ne s’intéresse à ceux qui, en sous-main, maintiennent le racisme, le système d’oppression, les inégalités et se nourrissent de la destruction du monde. Technique de défense éculée...

Pour qui en doutait, Macron fait donc définitivement du vieux sous les faux apparats du neuf. Le Golden Boy du progressisme suit les vieilles lignes suicidaires de la pensée libérale. Et comme ses prédécesseurs, il aura appris la leçon jusqu’au bout : pour maintenir le système, il faut des subalternes sur lesquels se défouler. A travers la diversion vers les migrant.e.s, c’est tout le système qui se défend. Avec lui, ce sont tous les rouages entremêlés du néocolonialisme, du racisme, du sexisme, du climato-négationnisme et du capitalisme prédateur qui tentent de rester en vie… jusqu’à l’effondrement. La seule question est donc : combien de temps allons-nous encore être dupes ?

Par André Rebelo pour Climat Social


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