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« La Ahlan wa La Sahlan en France »

mercredi 14 août 2019 par Ahmed Abbes

par Ahmed Abbes, 13 août 2019

Deux événements marqueront les échanges universitaires entre la France et l’Afrique à partir de la rentrée prochaine :

1. l’application du dispositif au nom de contre-vérité de « Bienvenue en France » qui impose des « frais d’inscription différenciés » pour les étudiants étrangers hors Communauté européenne. Leurs droits d’inscription passent de 170 à 2 770 euros par an en licence et de 243 à 3 770 euros en master.

2. l’ouverture de l’Université franco-tunisienne pour l’Afrique et la Méditerranée (UFTAM) à Al Mourouj, dans la banlieue sud de Tunis.

Ces événements ne peuvent se comprendre qu’à la lumière de la politique particulièrement restrictive et répressive d’accueil des réfugiés et des migrants en France, dont les conséquences directes se voient du col de l’Echelle dans les Alpes aux côtes de Zarzis en Tunisie. Les « frais d’inscription différenciés » et l’UFTAM visent à faire de la Méditerranée une frontière quasi-infranchissable pour les jeunes africains voulant poursuivre leurs études en France, à l’exception de quelques « heureux élus ». Si cet objectif a été immédiatement perçu et dénoncé, aussi bien en France qu’en Afrique, en ce qui concerne l’augmentation des frais d’inscription, une campagne de marketing a permis de le camoufler pour le lancement de l’UFTAM. On promet aux jeunes africains des diplômes français s’ils acceptent d’étudier à Tunis plutôt qu’à Paris ou à Nice. Le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique tunisien a déclaré fièrement que « c’est la première fois que seront délivrés en Tunisie des diplômes européens reconnus internationalement ». Le communiqué du ministère va plus loin en affirmant que « l’UFTAM est la seule université internationale en Afrique à délivrer des diplômes européens à partir du contient ». Il oublie que de nombreux établissements publics ou privés marocains (UIC, UIR, INSA Euro-Méditerranée, emlyon Afrique, etc.), égyptiens (UFE, GUC) et même tunisiens (ENIT, EPT, ENIM, Sup’Com, Dauphine Tunis, Esprit, Polytech’Intl et quelques autres) délivrent déjà des diplômes accrédités en Europe et/ou des double diplômes avec des établissements français. L’Ambassadeur de France en Tunisie a quant à lui parlé plus pudiquement de « plateforme entre l’Europe et l’Afrique » et n’a pas manqué de rappeler que ce projet « a été conclu entre Emmanuel Macron et le défunt président Béji Caïd Essebsi ». Il n’y a rien de mieux en ce moment pour promouvoir un projet, une idée ou même une personne en Tunisie que de l’associer au défunt président. Un petit détail qui ne manque pas d’importance : les frais d’inscription à l’UFTAM s’élèvent à 9000 dinars (environ 2800 euros) par an en master, soit un rabais de 25% par rapport aux nouveaux frais d’inscription pour les étudiants étrangers en métropole, mais onze fois plus que les frais d’inscription des étudiants français.

Le Ministre de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique tunisien s’est vanté en février dernier d’avoir obtenu « une exonération importante [des frais d’inscription différenciés] pour les étudiants tunisiens qui font leurs études en France » en mentionnant l’exonération pour tous les étudiants actuellement en France et celle des doctorants. Ces exonérations s’appliquent en fait à tous les étudiants étrangers en France. Contrairement à ce qu’affirme le communiqué récent du ministère, aucune exonération spécifique n’a été accordée aux étudiants tunisiens. Les seuls étudiants non européens exonérés de droit sont les québécois. Le gouvernement français a prévu pour tous les autres étudiants quelques exonérations qu’il distribuera chichement suivant des quotas fixés à l’avance.

Ces deux événements nous ramènent à la case départ, magnifiquement résumée par Cheikh Hamidou Kane dans son chef d’oeuvre « L’Aventure ambiguë » en ces termes :

« Certains, comme les Diallobé, brandirent leurs boucliers, pointèrent leurs lances ou ajustèrent leurs fusils. On les laissa approcher, puis on fit tonner le canon. Les vaincus ne comprirent pas. D’autres voulurent palabrer. On leur proposa, au choix, l’amitié ou la guerre. Très sensément, ils choisirent l’amitié : ils n’avaient point d’expérience. Le résultat fut le même cependant, partout. Ceux qui avaient combattu et ceux qui s’étaient rendus, ceux qui avaient composé et ceux qui s’étaient obstinés se retrouvèrent, le jour venu, recensés, répartis, classés, étiquetés, conscrits, administrés.

Car ceux qui étaient venus ne savaient pas seulement combattre. Ils étaient étranges. S’ils savaient tuer avec efficacité, ils savaient aussi guérir avec le même art. Où ils avaient mis du désordre, ils suscitaient un ordre nouveau. Ils détruisaient et construisaient. On commença, dans le continent noir, à comprendre que leur puissance véritable résidait, non point dans les canons du premier matin, mais dans ce qui suivait ces canons. Ainsi, derrière les canonnières, le clair regard de la Grande Royale des Diallobé avait vu l’école nouvelle.

L’école nouvelle participait de la nature du canon et de l’aimant à la fois. Du canon, elle tient son efficacité d’arme combattante. Mieux que le canon, elle pérennise la conquête. Le canon contraint les corps, l’école fascine les âmes. Où le canon a fait un trou de cendre et de mort et, avant que, moisissure tenace, l’homme parmi les ruines n’ait rejailli, l’école nouvelle installe sa paix. Le matin de la résurrection sera un matin de bénédiction par la vertu apaisante de l’école. »

Ahmed Abbes
Mathématicien, Directeur de recherche à Paris


Ahmed Abbes

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