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Peurs et haines des Juifs : entre altérité et identité

dimanche 26 mai 2019 par Dominique NATANSON

Article paru dans la revue "Parvis" n°92-93 été 2019

Le racisme se tient toujours dans le jeu de la distance et de la proximité, de l’altérité et de l’identité. Mais les peurs et les haines ne naissent pas spontanément de la diversité : elles sont fabriquées socialement, tout comme les différenciations elles-mêmes, qui ne sont pas « naturelles », mais structurelles. L’histoire des Juifs, de l’antijudaïsme à l’antisémitisme, voire au philosémitisme, s’inscrit dans cette construction mentale et sociale d’un racisme.

Un Moyen-Age qui fabrique différemment l’altérité juive en chrétienté et en Islam

Il en est ainsi de l’antijudaïsme médiéval. On conviendra que le terme d’antisémitisme ne convient pas ici. La question posée est celle de l’identité, au sens de caractère identique : les juifs sont là comme témoins de la véracité biblique – et de l’altérité absolue : les juifs sont rattachés à la mort du Christ et à l’obstination de ne pas le reconnaître comme le Messie, augmentée de fantasmes collectifs autour de l’accusation de meurtres rituels. Cette construction sociale est extrêmement mortifère et génératrice de pogroms.

En terres d’Islam, juifs comme chrétiens, les « peuples du Livre », ont un statut : celui de dhimmi. Il leur garantit la protection de leur vie et de leurs biens moyennant un impôt particulier. Cette tolérance permettra même à des juifs d’accéder à de hautes responsabilités. D’ailleurs, quand ils seront persécutés et chassés de l’Espagne catholique, les Juifs s’enfuiront dans les pays d’Islam, négligeant au passage la Palestine.

L’invention de l’antisémitisme

L’émancipation politique des Juifs après la Révolution française les fait sortir des ghettos et s’intégrer dans la proximité : on parle ainsi, pour l’antisémitisme, d’un racisme du semblable, des semblables devenus concurrents, dont il faut reconstruire l’altérité sur d’autres bases. Leur « infiltration », dans une société des droits égaux, nécessite d’expliquer, par le complot, leur présence « destructrice ». Les Protocoles des sages de Sion, rédigés en 1901 par un agent de la police secrète russe, s’efforcent, avec un certain succès jusqu’à aujourd’hui, de penser les Juifs comme complotant avec les francs-maçons, dans le but d’anéantir la chrétienté et de dominer le monde.

L’antisémitisme est ainsi une invention européenne. La haine des Juifs y est bâtie dans le cadre de l’élaboration des nationalismes et du colonialisme, porteurs d’une classification des races. On invente alors la race des « Sémites », là où les scientifiques du 18e siècle n’avaient vu que des langues sémitiques. Il s’agit d’assimiler les Juifs aux nomades des déserts orientaux pour signifier que leur place n’est pas en Europe. Le mot antisémitisme est d’ailleurs une invention du raciste allemand Wilhelm Marr (1819-1904).

Dimension sexuelle des peurs identitaires

Quand la construction des États-nations fabrique des nationalismes accompagnés d’une « inquiétude de la race », de politiques natalistes pour « sauver la race » éprouvée par la guerre mondiale, les peurs identitaires prennent une dimension sexuelle. La propagande nazie montre dans des dessins, des Juifs libidineux attendant les jeunes filles aryennes au coin des rues pour les pervertir et pervertir ainsi la race – on retrouve ces codes dans les caricatures négrophobes, et les lynchages pour faits sexuels sont alors fréquents dans le Sud des États-Unis. Le nazisme invente le crime de souillure de la race.

Pour Céline, la peur des Juifs, est selon l’universitaire américain Robert Soucy [1], une peur obsessionnelle de la sodomie : « Les Juifs sont des sodomites brutaux, des fornicateurs sans retenue, "hybrides afro-asiatiques, un quart ou à moitié nègres et métèques"  ». Ses envolées contre les Juifs expriment beaucoup de craintes et aussi une jalousie de nature sexuelle. D’après lui, les Aryens sont souvent violés par des Juifs dominateurs ; quant aux Aryennes, elles trouvent les Juifs particulièrement attirants .

Le génocide se construit dans la peur des Juifs

La peur et la haine peuvent s’établir par antithèse : « Les Juifs sont notre malheur » se lamentaient les S.S. Autrement dit, les Juifs, en nous obligeant à les tuer pour nous défendre, créent eux-mêmes le malheur. Dans les derniers mois de la guerre, les nazis continuent à déporter des Juifs alors que leurs priorités auraient du n’être que militaires. Mais la destruction des Juifs s’inscrit dans la séparation obsessionnelle d’avec l’altérité des sous-hommes, fabriquée par l’État raciste, à un niveau rarement égalé.

Au sortir du génocide la question du « Plus jamais ça ! » peut se poser de deux façons. De manière fermée, dans une déclaration d’absolue particularité de la Shoah qui fait dire à des Juifs : « Pourvu que cela ne nous arrive plus jamais. ». C’est une occasion ratée pour la lutte contre le racisme. Il faut plutôt dire : « Pourvu que cela n’arrive plus jamais, à personne ! »

L’antisémitisme dans un monde globalisé et post-colonial

Les identités contemporaines se pluralisent dans notre monde. On sait que quand des immigrés de la première génération arrivent et se situent tout en bas de la société, ils sont quasiment invisibles, méprisés certes, mais pas détestés. Lorsque la génération suivante commence à progresser dans l’échelle sociale, fait des études, obtient des postes plus en vue, le groupe stigmatisé devient plus visible et on entre dans la concurrence qui augmente le rejet. Ce fut l’expérience des émigrants juifs du 19e siècle et de la première moitié du 20e. Aujourd’hui, les « 2ème, 3èmes génération » de nos slogans antiracistes revendiquent d’autant plus leur identité que se resserre autour d’eux la domination sociale qui les désigne comme cible et fabrique le problème musulman [2] .

Les migrants sont ainsi vus comme un ajout qui prolonge et renouvelle la concurrence des indigènes postcoloniaux dans le fantasme du « grand remplacement ».

L’instrumentalisation philosémite crée de l’antisémitisme

Autour des quelques actes antisémites, mis en avant en février dernier, s’est jouée une manipulation des chiffres [3] et une instrumentalisation de l’antisémitisme au profit de la logique sioniste qui voudrait que tous les Juifs de France quittent le pays pour opérer leur alya : seuls les antisémites, jusqu’à présent, disaient aux Juifs français qu’ils n’avaient pas leur place en France. Le sionisme, comme idéologie de la séparation, de l’impossibilité du vivre ensemble, se lamente et se réjouit de tout acte antisémite en France.

Parallèlement, l’État français, si longtemps hostile aux Juifs, tente aujourd’hui de les instrumentaliser pour désigner un nouvel adversaire commun : l’Islam.

L’antisémitisme peut servir au passage à salir le mouvement social des Gilets jaunes.

Ce philosémitisme de l’État met à part les Juifs, tente de les utiliser et finalement les met en danger. C’était déjà le cas en 1870, dans l’Algérie colonisée, quand le décret Crémieux fit des seuls Juifs des citoyens français, pour diviser les indigènes, juifs et musulmans, et cela aboutit au douloureux exode en 1962.

Les tentatives d’assimilation de l’antisionisme à l’antisémitisme brutalisent la société et ont un double objectif : empêcher toute critique de l’allié israélien et stigmatiser, dans la société française, les Musulmans solidaires de leurs frères palestiniens, par souci de justice et désir d’égalité.

Pourtant, l’antisionisme est bien une invention juive .

« Souviens-toi que tu as été étranger en Égypte ! »

Les valeurs du judaïsme ne peuvent se satisfaire ni du racisme d’État ni de l’apartheid israélien. Aussi, l’UJFP s’efforce-t-elle de lutter contre le racisme ici, en France, et là-bas, en Palestine.

Ici, à l’inverse du silence assourdissant du CRIF concernant le sort des migrants, l’UJFP s’est engagée dans le collectif des Délinquants solidaires. Par exemple, elle a mené une opération de prise en charge de mineurs isolés étrangers, chez Cédric Herrou, avec des véhicules conduits par d’anciens enfants cachés sous l’Occupation .
Là-bas, la solidarité concrète avec la Palestine, de la construction d’un château d’eau à Gaza à la participation à la flottille de la liberté, à la dénonciation des assassinats commis par les tireurs d’élite de Tsahal contre des manifestants désarmés ou à l’implication dans la campagne pacifique et non-violente de boycott (BDS).

Rien de tout cela ne peut se faire seuls, dans le repli identitaire. L’émergence d’un antiracisme politique et décolonial, se fait avec les nouvelles organisations créées par les groupes qui ont été ciblés par le racisme et par les familles des victimes de violences policières.

La fraternité développée dans ces combats, implique que l’on ne hiérarchise pas les différentes formes « du » racisme, conçu comme un outil de domination, construit de façon structurelle par le racisme d’État.

Dominique Natanson, porte parole de l’UJFP

[1Robert Soucy, Fascismes français ? 1933-1939, Mouvements antidémocratiques, Éditions Autrement, 2004,

[2Voir A. Hajjat et M. Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman », La Découverte, 2013.

[3+74 % d’actes antisémites, cela correspond à 542 faits répertoriés, soit 230 actes de plus qu’en 2017, mais 310 de moins qu’en 2014. Le pic de 2018 est nettement plus bas que les pics de 2002 (936), de 2004 (974) ou de 2009 (832) ce qui traduirait plutôt une tendance à une légère décrue. La courbe des actes islamophobes suit à peu près les mêmes variations.


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