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Sémitisme vs antisémitisme ? Sionisme vs antisionisme ? Et si on faisait le point ?

mercredi 27 février 2019 par Daniel Lévyne

Dans les médias et sur les réseaux sociaux, beaucoup s’enflamment autour de ces mots. Et si on revenait aux origines et aux définitions de ces substantifs pour y voir clair ? Car pour débattre, échanger des arguments, il faut d’abord être certain que l’on parle de la même chose.

Sémitisme/Antisémitisme

Sem, c’est d’après la Bible, la Torah des juifs et l’Ancien Testament des chrétiens l’un des 3 fils de Noé . Et Abraham serait un descendant de Sem [1]. D’après la Genèse Dieu a béni Abraham lui promettant une nombreuse postérité. Abraham a eu 2 fils Isaac et Ismaël. [2] La religion juive considère que l’unique dépositaire de cette bénédiction est Isaac avec Jacob son fils aussi nommé Israël, alors que l’islam considère que ce dépositaire unique, c’est Ismaël [3] .

Sémite : « Le mot est forgé à partir du personnage biblique Sem […]. Créé dans le champ de la philologie pour désigner une famille de langues, le terme sémite a été utilisé à partir du xixe siècle pour imaginer les locuteurs de ces langues comme participants d’une race humaine particulière ; cette conception est aujourd’hui abandonnée par la communauté scientifique. » [4]

Ainsi, les théoriciens du racisme ont imaginé qu’il existait une « race » sémite, commune entre autres aux Juifs et aux Arabes.

Le sémitisme désigne alors le caractère « sémite » (et, plus particulièrement, juif) de quelque chose ou de quelqu’un [5].

2 remarques :
- Puisqu’il n’y a pas de « race » sémite, il n’y a qu’une famille de langues dont l’arabe, l’hébreu et l’araméen, que l’on peut caractériser ainsi, les substantifs « sémites » et « sémitisme » n’ont aucun sens actuellement, à moins d’utiliser le langage des racistes.

- On note un glissement sem…antique. D’abord désignant surtout Arabes et Juifs mêlés, les Sémites ne vont plus désigner que les Juifs, sans doute parce que, dans l’Europe du XiXè siècle les Juifs était bien plus présents que les Arabes.

L’antisémitisme donc désignera très vite exclusivement la détestation, l’hostilité envers les Juifs [6] . Cela dès les années 1880, et non pas l’hostilité envers les Juifs ET les Arabes. Ce n’est effectivement pas conforme à l’étymologie, elle-même problématique puisque forgée par les théoriciens du racisme, mais c’est l’usage courant qu’il faut bien adopter. Ainsi, toute personne, y compris de culture arabe peut être accusée d’antisémitisme. A noter aussi que l’antisémitisme désigne le racisme anti-juif à partir de la fin du XIXe siècle ( hostilité aux juifs considérés comme une race , à distinguer de l’anti-judaïsme ( hostilité aux juifs considérés comme adepte d’une religion) du Moyen-Age.

L’antisémitisme est ainsi l’une des formes du racisme. Tout comme d’autres formes visant d’autres groupes humains comme les Arabes, les Africains, les Asiatiques, les Roms, les Musulmans…. Chacune ayant bien évidement ses spécificités. Elles sont étudiées dans le livre « Une parole juive contre le racisme » [7] et dans les clips « Paroles juives contre le racisme » [8] édités par l’UJFP.

Aussi il est très pénible d’entendre distinguer l’antisémitisme ET le racisme, comme si l’antisémitisme n’était pas une forme de racisme, mais quelque chose de particulier, à part. Une façon de mettre les Juifs en dehors de l’humanité « normale » ?

Sionisme/Antisionisme

Sion : c’est le nom d’une colline de Jérusalem maintes fois mentionnée dans la Bible [9]

Le sionisme est un mouvement et une idéologie qui a pour but l’établissement et le développement d’un Etat juif. Pour avoir consulté les différents dictionnaires, on peut constater qu’ils s’accordent globalement sur cette définition [10].

Le premier congrès sioniste se déroule à Bâle en 1897 sous l’impulsion de Théodore Hetzl son principal théoricien.

Ses partisans le décrivent comme le « mouvement de libération nationale du peuple juif ». Ainsi, si tous les peuples ont « droit » à un Etat et un territoire, pourquoi pas le « peuple » juif ? Un Etat conçu comme un refuge contre l’antisémitisme.

C’est cette idéologie qui a inspiré les créateurs de toutes les institutions qui ont contribué au développement de la colonisation sioniste en Palestine ottomane et mandataire, puis tous les dirigeants israéliens depuis la création de l’Etat. Avec toutes les conséquences désastreuses que l’on connait pour le peuple palestinien. Enfin, le vote récent (juillet 2018) de la Knesset, le parlement israélien, de la loi fondamentale définissant l’Etat israélien comme « l’Etat-nation du peuple juif » parachèvera officiellement la construction sioniste de cet Etat.

Le sionisme présentera plusieurs variantes dites de gauche ou de droite, religieuses ou laïques, mais qui s’accordent sur l’essentiel, sa définition énoncée plus haut ainsi que ses conséquences politiques

L’antisionisme est alors par définition le mouvement et l’idéologie politique qui s’oppose au sionisme. Sa critique du sionisme peut se résumer ainsi :

Un mouvement colonial, suprémaciste, aboutissant à l’écrasement de la population autochtone palestinienne, privé de tous ses droits, établissant un régime d’apartheid de la Méditerranée au Jourdain.

Les opposants au sionisme pensent qu’il ne peut y avoir de paix dans la région que par une « désionisation » du régime israélien, avec l’égalité des droits pour tous les habitants de la région quels que soient leurs origines ou leurs religions, et la réparation de toutes les injustices commises par les autorités israéliennes, y compris pendant la Nakba, l’expulsion programmée de près de 800 000 palestiniens de leurs terres et de leurs villages en 1948. Ils mettent en question ainsi non seulement les politiques israéliennes d’occupation et de colonisation depuis 1967, mais la légitimité même de l’Etat israélien depuis 1948. Ils analysent cet Etat « juif » comme un Etat fondé sur une définition ethnico-religieuse de ses citoyens, faisant de ses habitants non-juifs des citoyens de seconde zone.

L’antisionisme juif peut être religieux, fondée sur une interprétation des textes interdisant tout retour massif de l’« exil » par des moyens humains et violents avant la venue du Messie [11] ou laïque, rejoignant alors les critiques politiques évoquées plus haut. Mais tous les antisionistes juifs ont en commun la même indignation : « Pas de crimes en notre nom » [12]

L’amalgame actuel fait et voulu à la fois par le lobby sioniste et les autorités de notre pays avec l’antisémitisme vise à criminaliser cette critique. Cet amalgame a un aspect antisémite car il fait porter la responsabilité de la situation en Israël-Palestine à l’ensemble des Juifs, puisque Israël se nomme « Etat du peuple juif ».

Pourtant, il est clair que :

- Tous les Juifs ne sont pas sionistes, loin de là. Les sionistes étaient largement minoritaires au sein des communautés juives européennes avant la 2ème guerre mondiale. Le CRIF, qui prétend représenter les Juifs de France tout en soutenant inconditionnellement toutes les politiques israéliennes, ne représente de fait que la soixantaine d’associations qu’il fédère [13], sans donner aucune statistique sur leurs adhérents. Et les Juifs n’ont pas tous répondu à l’appel pressant à l’alyah (émigration en Israël) qui ne concerne en moyenne que quelques milliers de Juifs français par an, sans compter une bonne partie qui revienne [14].

- Et tous les sionistes ne sont pas Juifs. Les sionistes chrétiens (les « évangélistes ») ont une interprétation de la Bible suivant laquelle les Juifs doivent se rassembler sur la « terre d’Israël » avant d’être converti, à la « fin des temps » au christianisme sous peine de subir les flammes de l’Enfer…. Aux Etats-Unis, ils sont des millions et soutiennent politiquement et financièrement Israël [15].

Sionisme et antisémitisme, quelles convergences ?

Convergence idéologique : en prônant l’immigration massive des Juifs vers « Eretz Israël » (entendez la Palestine) le sionisme comme les antisémites ont un objectif commun : au pire vider de leurs Juifs les pays dans lesquels ils vivent et au mieux les désigner comme étrangers dans leur propre pays.

Convergence pratique : on la constate dès le début, ainsi en France Drumont, Celine , Xavier Vallat, Drieu de la Rochelle n’ont pas caché leur admiration pour le sionisme . En Angleterre, Balfour, l’auteur de la Déclaration était un antisémite notoire. Les dirigeants antisémites Sud-Africains au temps de l’apartheid ont soutenu Israël [16] .

Hannah Arendt a rapporté que Eichmann, lors de son procès à Jérusalem, admirait le mouvement sioniste. « Dès l’entrée en fonction d’Eichmann, son nouveau patron (un certain von Mildenstein) lui ordonna de lire « Der Judenstaat » de Theodor Herzl. Ce grand classique de la littérature sioniste convertit Eichmann, immédiatement et pour toujours, au sionisme » [17]

Enfin les relations sont excellentes entre le gouvernement de Netanyahou et les gouvernements de certains pays d’Europe avec des antisémites d’extrême droite détenant des ministères importants [18] .

A la fois antisémites et antisionistes, ça existe ?

Au début du XXème, l’antisionisme était exclusivement une « affaire juive », un débat interne dans les communautés européennes sur la façon de se défendre contre l’antisémitisme : lutter contre avec les autres mouvements progressistes et émancipateurs, c’était l’option du Bund ou déserter cette lutte en émigrant en Palestine comme les sionistes le préconisaient.

La propagande antisémite avait vite compris l’intérêt du développement du sionisme même si au départ il a été très minoritaire : c’est la diffusion des « Protocoles des Sages de Sion » [19], un faux rédigé par la police tsariste qui imitait les publications du mouvement sioniste lors de ses congrès. Ces « protocoles » reprennent les pires stéréotypes antisémites : les Juifs veulent dominer le monde, le contrôler, par les banques, la finance « internationale », la presse etc…

Ces clichés antisémites ont été repris par l’extrême-droite et aussi par certains à gauche, qui y ont ajouté sans craindre la contradiction le complot « judéo-bolchévique ». Bref on accusait les Juifs d’être à la fois des riches bourgeois exploitant le peuple et de terribles révolutionnaires ….

Depuis la création de l’Etat israélien, la droite raciste s’est divisée : il y a ceux qui détestent plus les Juifs que les Arabes et les autres. Les premiers ont eu des postures apparemment « antisionistes », mais qui ne trompent que les naïfs, en englobant par exemple les « talmudo-sionistes » [20] dans leur haine comme Soral et Dieudonné [21] .
Les autres, comme les néo-conservateurs américains ont « blanchi » les Juifs pour les enrôler dans une nouvelle croisade contre l’« axe du mal » et le « terrorisme islamique », avec l’Etat israélien comme modèle aux « avant-postes » , reprenant l’argument de Herzl tentant de vendre le projet sioniste aux puissances impérialistes européennes de son époque comme « un morceau de rempart contre l’Asie, [...] la sentinelle avancée de la civilisation contre la barbarie » [22].
Encore une forme d’antisémitisme…

Daniel Lévyne

[1Genèse, 6, 10 - Noé engendra trois fils : Sem, Cham et Japhet.

[2Chroniques 1 , 1, 24-34 Il y eut Sem, Arpacshad, Shélach, 25 Héber, Péleg, Rehu, 26 Serug, Nachor, Térach 27 et Abram, c’est-à-dire Abraham 28 Fils d’Abraham : Isaac et Ismaël. 29 Voici leur lignée : Nebajoth, le fils aîné d’Ismaël, Kédar, Adbeel, Mibsam,
30 Mishma, Duma, Massa, Hadad, Téma, 31 Jethur, Naphish et Kedma. Ce sont là les fils d’Ismaël. 32 Fils de Ketura, la concubine d’Abraham : elle mit au monde Zimran, Jokshan, Medan, Madian, Jishbak et Shuach. Fils de Jokshan : Séba et Dedan.
33 Fils de Madian : Epha, Epher, Hénoc, Abida et Eldaa. Tous ceux-là sont les descendants de Ketura.
34 Abraham eut pour fils Isaac. Fils d’Isaac : Esaü et Israël

[16https://fr.wikipedia.org/wiki/Sionisme au chapitre « Sionisme et antisémitisme »

[22L’Etat Juif, T.Herzl, éditions de l’Herne, 1969, 2007, page 61


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