Enregistrer au format PDF Version imprimable de cet article Version imprimable


La Bethléem de l’imaginaire chrétien occidental contraste vivement avec la réalité de l’occupation

mercredi 9 janvier 2019 par Ghada Karmi

Ghada Karmi
26 décembre 2018

Lieu de naissance supposé de Jésus Christ, Bethléem occupe une place centrale dans la foi chrétienne. Or, nombreux sont les fidèles qui ignorent que cette ville se trouve en Palestine et qu’elle est soumise à l’occupation impitoyable d’Israël

un garçon regarde des figurines de l’Enfant Jésus exposées dans un magasin de la ville biblique de Bethléem, en Cisjordanie, peu avant Noël, le 22 décembre 2018 (AFP).

“O little town of Bethlehem/How still we see thee lie/Above thy deep and dreamless sleep/The silent stars go by” (« Ô petite ville de Bethléem / Tu dors tranquillement / Au-dessus de ton sommeil profond et sans rêves / Passent les étoiles silencieuses ), décrit le célèbre chant de Noël anglo-saxon. La veille de Noël, la messe de minuit a retenti dans l’église de la Nativité à Bethléem, lieu de naissance légendaire de Jésus-Christ, proclamant qu’il apportera « la paix aux hommes sur la Terre ».

La vraie Bethléem

Rien n’est plus éloigné de la vérité que l’image d’une Bethléem calme et tranquille véhiculée par ce chant de Noël issue de la pieuse imagination d’un chrétien occidental à l’époque victorienne. Des générations d’enfants chrétiens l’ont apprise et son pouvoir mythique est tel que peu d’entre eux savent où se trouve Bethléem et quelle est sa véritable situation.

Une amie anglaise très cultivée que je connais depuis des années a récemment été surprise d’apprendre que Bethléem se trouve en Palestine. Dans son esprit, la ville était plus une légende qu’un lieu réel et, si elle devait l’associer à une communauté, ce serait aux juifs.

La ville que j’ai vue lors d’une visite en Palestine plus tôt cette année était un simulacre du lieu évoqué par ce chant de Noël et une mise en cause sans appel du christianisme occidental pour avoir abjectement échoué à soutenir l’un de ses sanctuaires les plus sacrés

Cette idée, encore largement répandue, a fortement contribué à maintenir les chrétiens dans l’indifférence face au sort de la véritable Bethléem et à ne pas se soucier de sa lutte pour la survie.

Or, la ville que j’ai vue lors d’une visite en Palestine plus tôt cette année était un simulacre du lieu évoqué par ce chant de Noël et une mise en cause sans appel du christianisme occidental pour avoir abjectement échoué à soutenir l’un de ses sanctuaires les plus sacrés.

Dans la Bethléem d’aujourd’hui, le sommeil « sans rêve » s’apparente davantage à un cauchemar, et la ville ne pourra être « calme » que lorsque l’occupation israélienne prendra fin.

Le vandalisme brutal d’Israël

Bethléem et les villages situés à sa périphérie, Beit Jala et Beit Sahour, comptent traditionnellement parmi les lieux les plus chrétiens de Palestine, même si Bethléem est habitée aujourd’hui par une majorité de musulmans.

Avant l’occupation israélienne en 1967, la ville était un important centre social, culturel et économique ainsi que l’une des plus anciennes localités de Palestine. Son nom, Beit Lahem (maison de Lahem), remonte à l’époque cananéenne, lorsqu’elle abritait le sanctuaire du dieu cananéen Lahem.

Des Palestiniens déguisés en père Noël manifestent contre l’occupation israélienne à Bethléem, en Cisjordanie occupée, le 23 décembre 2018 (AFP)

L’architecture de Bethléem témoigne de sa riche histoire. À la période romaine puis byzantine, dont date la construction de l’église de la Nativité par l’impératrice Hélène au-dessus de la grotte où serait né Jésus en 327, firent suite les conquêtes musulmanes de 637, l’occupation des croisés de 1099 jusqu’à la reconquête de la Palestine par Saladin en 1187, puis la domination au début du XVIe siècle des Ottomans, qui construisirent les remparts de la ville, jusqu’au mandat britannique de 1922 à 1948.

En 1967, Israël occupa Bethléem et le reste de la Cisjordanie lors de la guerre des Six Jours et en 1995, suite aux accords d’Oslo, la ville fut transférée à l’Autorité palestinienne, bien qu’elle restât sous le contrôle général d’Israël. Aucune des périodes historiques qui ont précédé l’occupation israélienne n’a vu un niveau de vandalisme et de destruction similaire à ce qui se produit actuellement.

Aucune des périodes historiques qui ont précédé l’occupation israélienne n’a vu un niveau de vandalisme et de destruction similaire à ce qui se produit actuellement

Alors que je parcourais en voiture les 9 kilomètres qui séparent Jérusalem de Bethléem, je me suis trompée de route et me suis retrouvée sur une autoroute moderne où aucun autre conducteur palestinien n’était en vue. J’étais tombée par hasard sur une route de contournement réservée aux juifs, l’une des deux qui bordent Bethléem pour desservir les colonies environnantes.

J’ai vite compris le but de l’opération : prétendre que personne d’autre que les juifs ne vit dans la région.

Un triste endroit

Vingt-deux colonies israéliennes encerclent Bethléem, coupant ses sorties et confisquant ses terres agricoles. Surplombant les collines environnantes, ces colonies abritent plus d’habitants que tout Bethléem et ses environs. Au nord se trouve Har Homa, une colonie construite en 2000 sur une colline autrefois densément boisée, Jabal Abu Ghneim.

Israël a déraciné les arbres de Jabal Abu Ghneim et les a remplacés par de mornes maisons toutes identiques, menaçant en outre de transformer le lieu en un sosie de Bethléem pour touristes. Nokidim, à l’est, est le lieu de résidence actuel de l’ancien ministre de la Défense israélien, l’ultranationaliste Avigdor Lieberman.

Depuis 2015, Israël a barré l’accès de la fertile vallée de Bethléem, Crémisan, à ses propriétaires palestiniens et a annoncé, en juin dernier, un développement massif des colonies situées le long de la route reliant Jérusalem à Bethléem.

La tombe de Rachel, monument historique de Bethléem sur la route principale menant à Jérusalem et une zone traditionnellement animée par nombre de boutiques et de restaurants, est maintenant réservée exclusivement aux juifs et son accès est bloqué aux Palestiniens par le mur de séparation.

Les fidèles musulmans qui vénéraient le tombeau (et l’ont construit) ne peuvent plus y aller. C’est un endroit triste, désert, sans vie. Dans l’ombre du mur, la plupart des commerces ont fermé leurs portes et, à mesure que le nœud se resserre autour de Bethléem, il n’en restera bientôt aucun.

La pénétration implacable d’Israël au cœur de Bethléem est sans appel. La ville est délibérément isolée derrière l’impressionnante barrière de séparation, entourée de checkpoints, et son économie est étranglée. Autrefois, sa principale ressource était le tourisme, se prévalant de deux millions de visiteurs par an et d’un marché prospère de souvenirs, notamment des sculptures faites main en bois d’olivier et en nacre.
C’était aussi une riche région agricole dotée d’une industrie viticole prospère.

Aujourd’hui, la plupart de ces terres ont été confisquées par Israël et les restrictions draconiennes imposées aux déplacements à destination et en provenance de Bethléem par les autorités israéliennes ont considérablement réduit le nombre de touristes et de pèlerins.

À présent, avec une population de 220 000 habitants, dont 20 000 réfugiés, Bethléem a le taux de chômage le plus élevé des territoires palestiniens occupés, juste derrière Gaza.

Sauver Bethléem

Lors de mon dernier séjour à Bethléem, je me suis rendue à l’hôtel Walled Off, à l’entrée de Bethléem. J’ai eu là une expérience saisissante de l’occupation israélienne. L’hôtel est en fait une œuvre d’installation créée par l’artiste britannique Banksy pour mettre en lumière le sort tragique de Bethléem.

La seule vue que l’on puisse contempler depuis les fenêtres de l’hôtel est celle du mur hideux construit par Israël, dont les immenses dalles grises ne sont qu’à quelques mètres. En se penchant en avant, on peut presque les toucher. Je me souviens comment ses sinistres tours de guet et ses caméras de surveillance m’avaient opprimée. C’était une scène sortie tout droit d’un film d’horreur.

À LIRE ► À qui profite le tourisme à Bethléem ?

À ce jour, et malgré les délégations de l’Église, les visites papales et les expressions publiques d’inquiétude, rien de ce qu’ont fait les chrétiens n’a freiné ou arrêté la destruction par Israël d’une ville particulièrement sainte pour la chrétienté. Alors s’ils ne peuvent rien faire pour sauver Bethléem, qu’ils cessent au moins d’entonner un chant qui se moque de la triste réalité de la ville.

- Ghada Karmi est une médecin, universitaire et écrivaine palestinienne.

Traduit de l’anglais (original).


Les seules publications de notre site qui engagent notre association sont notre charte et nos communiqués. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 359 / 4496622