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Al-Araqib, un symbole de l’acharnement d’Israël contre les Bédouins

samedi 1er décembre 2018 par Irène Steinert, Michel OUAKNINE

Pour nous comme pour tous ceux qui suivons les nouvelles de ce petit village bédouin qui refuse d’être détruit et y avons développé rencontres et amitiés, deux nouvelles successives nous ont profondément choqués.

Sheikh Sayah condamné à 10 mois de prison !

Dans le cadre d’un projet de développement du Néguev appelé "Blueprint Negev" (voir ci-après) l’Etat d’Israël a décidé d’occuper des terres habitées par des Bédouins. Parmi celles-ci se trouvent celles du village d’Al-Araqib et bien entendu, ses habitants, principalement des cultivateurs et des éleveurs s’y sont opposés de façon pacifique et avec le soutien de plusieurs organisations israéliennes.

Celui qui symbolise le plus cette résistance est le chef du village/chef de la tribu des Al-Turi : Sheikh Sayah Abu Madhi’m Al-Turi. Né dans le village en 1949, il s’y était marié et y avait ses enfants et ses petits-enfants. Depuis le 27 juillet 2010, date de la première destruction d’Al-Araqib, 400 habitants alors, il dirige la résistance pacifique à la destruction de son village.

L’administration israélienne a tout fait pour briser la résistance des habitants d’Al-Araqib : en 8 ans le village a été détruit 136 fois. Comme la force (les destructions, la police) ne suffisait pas à entamer cette résistance, l’Etat a commencé à utiliser tous les outils juridiques à sa disposition : amendes de plus en plus fortes, condamnations à payer les frais de destruction du village et finalement prison pour ceux qui continuent à résister.

Cette résistance semble avoir enragé les autorités policières et juridiques qui se sont attaquées alors à celui qui en était le représentant lui interdisant d’aller dans son propre village et de se promener sur ses propres terres. En décembre 2017, le tribunal de première instance de Beer Sheva a lourdement condamné Sheikh Sayah à 19 reprises pour intrusions, entrées illégales sur des terres publiques et infraction à la loi. Il a été condamné à dix mois de prison, à une peine de probation de cinq mois et à une amende de 36 000 shekels (environ 8 600€).

Sheikh Sayah Abu Madhi’m Al-Turi

Sheikh Sayah a fait appel de la décision avec l’aide du Fonds pour la défense des droits de l’homme et de l’avocat Shehadeh Ibn Bari. L’appel a été rejeté puis relancé auprès de la Cour suprême. Nous venons d’apprendre que la Cour suprême a rejeté la demande d’appel : en conséquence Sheikh Sayah devra effectuer sa peine de prison à partir du 25 décembre prochain !

Al-Araqib détruit pour la 136e fois !

136 fois ! Essayons de nous imaginer ce que cela représente : depuis 8 ans, toutes les 3-4 semaines votre maison, le village sont détruits. Chaque mois, parfois plus, des bulldozers et des pelleteuses accompagnées de voitures de police arrivent en grand fracas et détruisent tout. Tout est rasé, avec ce que cela implique de stress pour les adultes et de traumatisme pour les enfants.

136e destruction, le Sheikh Sayad en négociation avec la police (capture d’écran)

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Le village d’Al-Araqib existe depuis plus de 120 ans, des ruines centenaires de maison et de puits (aujourd’hui rasés) ainsi que des documents de propriété datant de l’Empire ottoman, bien avant le mandat britannique sur la Palestine et encore bien plus avant la création de l’Etat d’Israël ! On y cultivait des céréales nécessaires à la nourriture de leurs troupeaux de chèvres et de moutons. La plupart des habitants y élevaient aussi des poules, quelques oliviers et y avaient un petit potager pour assurer leur vie au quotidien. Tout ceci se faisait en harmonie avec la nature ambiante, sans irrigation forcée, avec une technique, la culture sèche, développée par les Bédouins avec le temps.

Aujourd’hui le village a totalement disparu. Il ne subsiste que quelques habitations provisoires, régulièrement détruites. Afin de se protéger des destructions les habitants en ont été réduits il y a 4 ans de vivre dans le cimetière, le seul endroit encore épargné par les autorités.

Le cimetière d’Al-Araqib

Le projet "Blueprint Negev"

Lancé en Décembre 2004, celui-ci avait pour but d’attirer 500 000 Juifs anglo-saxons dans le Néguev en 10 ans en leur proposant un environnement "attractif". Il était alors prévu la construction de nouvelles villes, lotissements et fermes, l’agrandissement de Beer Sheva création de la « River Walk », un projet urbanistique inspiré du San Antonio Riverwalk), d’un parc paysager et de loisir avec pistes cyclables et un amphithéâtre de plein air, un centre commercial…etc. Faute de candidats, ce plan a été souvent révisé à la baisse mais il est toujours en cours (par exemple transfert du centre de commandement de Tsahal de la région de Tel Aviv qui libèrera des terres permettant des projets immobiliers).

A cette fin l’Etat d’Israël a lancé un vaste projet d’afforestation financé par le KKL (en anglais Jewish National Fund, Fonds national juif) couvrant des milliers d’hectares. Ces arbres ne sont pas destinés à "faire refleurir le désert" ; ils sont destinés à occuper le terrain. Ce sont surtout des conifères qui sont plantés, par exemple des pins d’Alep comme au parc Canada, à cause de leur croissance rapide.

Pépinière dans le nord du Néguev

Cette afforestation est un des dangers qui guette Al-Araqib. Les terres qui seront plantées d’arbres seront définitivement perdues pour le village.

Quelques clarifications à propos des Bédouins

La propagande israélienne les présente comme des envahisseurs qui épuisent les ressources du désert. Rien n’est moins vrai : leur technique de culture dont nous avons parlé et leur histoire en démontrent le contraire.

Les Bédouins sont originaires du nord-est de la péninsule arabique. Pour des raisons inconnues ceux-ci se sont dispersés dans tout le Proche-Orient et jusqu’en Lybie il y a environ 5000 ans. On trouve de nombreuses traces de leur présence dans les rapports rédigés par les militaires égyptiens qui contrôlaient cette région, Jérusalem y compris et jusqu’à Mari dans l’actuelle Syrie au bord de l’Euphrate, qui a même eu un roi bédouin environ 2000 ans avant JC (à l’époque où la Bible raconte l’histoire d’Abraham).

Pasteurs nomades à l’origine, ceux-ci se sont progressivement sédentarisés afin de pouvoir cultiver les céréales nécessaires à leurs troupeaux. C’est ainsi qu’Al-Araqib a été créé. C’est évidemment une histoire qui ne convient pas au gouvernement israélien qui cherche à les déplacer, en Israël comme dans les Territoires palestiniens occupés afin d’étendre sa colonisation des deux côtés de la ligne verte.

Que faire ?

Deux des fils du Sheikh Sayah sont jugés pour des infractions similaires. Leur criminalisation les rend passibles de peines d’emprisonnement tout comme des dizaines de milliers de bédouins d’Israël ou de Cisjordanie. Il y a des raisons de croire qu’Al-Araqib et la famille de Sheikh Sayah ont été choisis pour faire appliquer toute la mesure prévue par la loi, précisément parce qu’ils ont opté pour une lutte non violente pour les droits des Bédouins dans le Néguev ; une lutte solidaire avec ceux de Cisjordanie.

Nous sommes en contact avec Dukium afin de nous conseiller comment l’UJFP pourrait contribuer financièrement à la lutte par organiser une collection.
Sur le site https://www.dukium.org/ on trouve plus informations sur la démolition des villages Bédouins et les procédures légales en cours.

Michel et Irène
UJFP


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