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Gaza : quand la maladie devient un arrêt de mort

mercredi 5 septembre 2018 par Ramzy Baroud

Par Ramzy Baroud. Publié le 5 septembre sur le site de Chronique de Palestine.

Ramzy BaroudHanan al-Khoudari a eu recours à Facebook pour demander de l’aide lorsque les autorités israéliennes ont rejeté sa demande d’accompagner son fils âgé de trois ans, Louay, à son traitement en chimiothérapie à Jérusalem-Est.

Le garçon souffre d’un « agressif sarcome des tissus mous ». Les autorités israéliennes d’occupation ont alors justifié leur décision par une vague affirmation selon laquelle l’un des proches de Hannan est un « membre du Hamas ».

Le tout jeune Yazen Abu Hasira souffre d’un cancer du système musculaire - Photo : MEE/Baraa Khaled

Le groupe de défense des droits humains, Gisha, a déclaré que l’État israélien n’était toujours pas disposé à définir avec précision ce que signifie être un « membre du Hamas ». Même si une explication est donnée, refuser aux Palestiniens gravement malades de recevoir des traitements vitaux reste un acte immoral et illégal.

« L’État condamne les requéreurs à mort ou à toute une vie de souffrance », a déclaré Muna Haddad, une avocate de Gisha. Par « requéreurs », elle faisait référence à sept femmes de Gaza qui se sont vu refuser par Israël l’accès à des soins médicaux urgents. Ces soins les obligeaient à quitter la bande de Gaza sous blocus.

La souffrance des femmes de Gaza fait rarement la une des journaux. Lorsque les femmes palestiniennes ne sont pas tout simplement invisibles dans la couverture médiatique occidentale, elles sont considérées au mieux comme de malheureuses victimes de circonstances indépendantes de leur volonté.

Le fait qu’une femme de Gaza soit « condamnée à mort » simplement parce qu’Israël a sous sa surveillance un membre mâle de sa famille qui appartiendrait au mouvement Hamas, est un comportement typique de ce pays qui se présente curieusement au niveau international comme une oasis pour l’égalité et les droits des femmes.

Cela alimente la fausse idée que les femmes palestiniennes sont prises au piège d’un « conflit » dans lequel elles ne jouent aucun rôle. Ces déclarations biaisées compromettent l’urgence politique et humanitaire du sort des femmes palestiniennes et du peuple palestinien dans son ensemble.

En réalité, les femmes palestiniennes sont tout sauf des figurantes dans cette oppression collective. Elles méritent absolument d’être rendues visibles et incluses dans le contexte plus large de l’occupation israélienne de la Palestine.

Les sept femmes qui ont saisi le tribunal israélien et le récit de Hanan al-Khoudari ne sont qu’une petite représentation de la situation de milliers de femmes qui souffrent à Gaza, sans personne pour les défendre et sans couverture médiatique.

J’ai parlé à plusieurs de ces femmes – dont les souffrances ne sont compensées que par leur incroyable résilience – qui méritent plus qu’une simple reconnaissance mais aussi une aide urgente.

Shaima Tayseer Ibrahim, âgée de 19 ans, de la ville de Rafah dans le sud de Gaza, a du mal à parler. Sa tumeur au cerveau a affecté sa mobilité et sa capacité à s’exprimer. Cependant, elle est déterminée à poursuivre ses études en Éducation élémentaire à l’Université d’Al-Quds de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza.

Les souffrances endurées par cette jeune fille de 19 ans sont impressionnantes, même à l’aune de Gaza appauvrie et sous blocus. Elle est l’aînée de cinq enfants d’une famille qui est tombée dans la pauvreté à la suite du siège israélien. Son père est à la retraite et la famille se débat dans les difficultés, mais Shaima est déterminée à poursuivre des études.

Elle a été fiancée après son diplôme universitaire. L’espoir se fraie toujours un chemin dans le cœur des Palestiniens de Gaza et Shaima espérait un avenir meilleur pour elle et sa famille.

Mais le 12 mars a changé tout cela.

Ce jour-là, Shaima a été diagnostiquée avec un agressif cancer du cerveau. Juste avant sa première opération à l’hôpital Al-Makassed de Jérusalem, le 4 avril, son fiancé a rompu leurs fiançailles.

L’opération chirurgicale a laissé Shaima avec une paralysie partielle. Elle parle et bouge avec beaucoup de difficulté. Mais de mauvaises nouvelles ont suivi et d’autres tests dans un hôpital de Gaza ont montré que la tumeur n’était pas complètement éliminée et qu’elle devait être rapidement extraite avant qu’elle ne se propage davantage.

Pour aggraver les choses, le 12 août, le ministère de la Santé de Gaza a annoncé qu’il ne serait plus en mesure de traiter les patients atteints de cancer dans l’enclave assiégée par Israël.

Shaima se bat maintenant pour sa vie alors qu’elle attend la permission israélienne de traverser le checkpoint de Beit Hanoun (appelé le passage d’Erez par Israël) en Cisjordanie, pour se rendre en Israël pour une opération chirurgicale urgente.

Beaucoup de Gazaouis sont décédés de cette façon, attendant avec quelques papiers administratifs une permission qui ne s’est jamais concrétisée. Shaima, cependant, reste optimiste alors que toute sa famille ne cesse de prier pour que la fille aînée l’emporte dans sa lutte contre le cancer et qu’elle poursuive ses études universitaires.

De l’autre côté de Gaza, Dwlat Fawzi Younis, âgée de 33 ans, de Beit Hanoun, vit une expérience similaire. Dwlat s’occupe d’une famille de 11 personnes, dont ses neveux et son père gravement malade.

Elle était devenue le principal soutien de famille lorsque son père, âgé de 55 ans, a commencé à souffrir d’une insuffisance rénale et s’est retrouvé dans l’incapacité de travailler.

Elle a aidé toute la famille avec l’argent gagné en tant que coiffeuse. Ses frères et sœurs sont tous au chômage. Elle les aidait aussi chaque fois qu’elle le pouvait.

Dwlat est une personne forte, et elle l’a toujours été. Peut-être que c’est son expérience du 3 novembre 2006 qui a renforcé sa détermination. Un soldat israélien lui a tiré dessus alors qu’elle manifestait avec un groupe de femmes contre l’attaque israélienne et la destruction de la mosquée historique Umm Al-Nasr à Beit Hanoun.

Deux femmes ont été assassinées ce jour-là. Dwlat a été touchée par une balle dans le bassin, mais elle a survécu.

Après des mois de traitement, elle a récupéré et a repris son combat quotidien. Elle n’a également jamais manqué une occasion de faire entendre sa voix en solidarité avec son peuple lors de manifestations.

Le 14 mai 2018, lorsque les États-Unis ont officiellement transféré leur ambassade de Tel-Aviv à Jérusalem, 60 manifestants palestiniens ont été assassinés et près de 3000 ont été blessés à la clôture entre Gaza et Israël. Dwlat a reçu une balle dans la cuisse droite, la balle pénétrant dans l’os et traversant l’artère.

Sa santé s’est détériorée rapidement depuis lors et elle est maintenant incapable de travailler. Mais Israël n’a toujours pas approuvé sa demande de transfert à l’hôpital Al-Makassed de Jérusalem pour y recevoir un traitement approprié.

Pourtant, Dwlat insiste sur le fait qu’elle continuera à être un membre actif et autonome de la communauté de Gaza, même si cela implique de participer en s’aidant de béquilles, aux manifestations le long de la barrière de Gaza.

En vérité, ces femmes incarnent l’esprit et le courage tout à fait remarquables de toutes les Palestiniennes vivant sous l’occupation et le siège israéliens en Cisjordanie et à Gaza.

Elles endurent et persistent malgré le prix élevé à payer, et elles poursuivent la lutte initiée par les générations de femmes palestiniennes courageuses qui les ont précédées.


* Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est « The Last Earth : A Palestine Story » (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales eMa’an Newst internationales, Université de Californie. Visitez son site web : www.ramzybaroud.net.

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29 août 2018 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah


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