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Israël a profité de la Grande Marche pour tester ses dernières armes de répression à distance

jeudi 14 juin 2018 par Rebecca Stead

Par Rebecca Stead. Paru dans Middle East Monitor, le 23 mai 2018. Traduction : Dominique Muselet pour Chronique de Palestine.

Cent quinze Palestiniens viennent d’être tués et 13 000 autres blessés pendant la Grande Marche du retour qui a commencé le 30 mars. Beaucoup d’entre eux ont été abattus à balles réelles à partir des positions israéliennes situées de l’autre côté de la clôture qui sépare Gaza d’Israël. Des drones sans pilote planaient dans le ciel et larguaient du gaz lacrymogène sur les manifestants. Les « balles papillon » ont fait exploser les membres de dizaines de Palestiniens.

Attaqués par les forces israéliennes d’occupation, des manifestants palestiniens se rassemblent pour réclamer le droit de retourner dans leur patrie, à l’occasion du 70e anniversaire de la “Nakba” et pour protester contre le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem – Khan Younis, dans le sud de la bande de Gaza, le 15 mai 2018 – Photo : Ashraf Amra

Ce fut une opération de répression des manifestants à distance. Froide, clinique, calculée, et aux effets dévastateurs. Israël est l’un des principaux fabricants d’armes et de munitions de haute technologie, et la Grande Marche du retour a été une occasion toute trouvée d’expérimenter ses dernières réalisations. Grâce à la population de cobayes de près de deux millions de Palestiniens emprisonnés dans Gaza assiégée, Israël peut vanter sa technologie et son armement qui ont « fait leurs preuves au combat » dans un monde entrepreneurial indifférent à l’éthique.

On a beaucoup parlé des drones utilisés par Israël pour larguer des gaz lacrymogènes sur les manifestants et les journalistes palestiniens qui couvraient les manifestations. Ces drones ont fait leur apparition en mars dernier dans des images de la télévision libanaise Al-Mayadeen TV qui montraient de petits appareils aériens en train de larguer des bombes de gaz sur des Palestiniens près de la clôture de séparation. Le Times of Israel a rapporté qu’un « porte-parole des Forces de défense israéliennes avait déclaré que le drone [véhicule aérien sans pilote] n’était pas utilisé par l’armée mais par la police des frontières ». La police des frontières a refusé de commenter.

Middle East Eye (MEE) a enquêté sur l’utilisation de ces drones par Israël, et, selon ce site, « il semble y avoir trois types de drones utilisés pour disperser le gaz ». Le premier est connu sous le nom de « Cyclone Riot Control Drone System » et est fabriqué par la société israélienne ISPRA. Les autres sont inconnus et semblent avoir été utilisés pour la première fois contre les manifestants de la Grande Marche, selon MEE, l’un est « un drone qui vaporise le gaz directement depuis le drone comme un aérosol » et le second est « un drone de type hélicoptère qui transporte des grenades remplies de balles de caoutchouc avec des couvercles métalliques qui vaporisent le gaz en tombant ».

La « balle papillon » est une balle qui va plus vite que le son et qui provoque de graves dommages dans la chair et les os du corps humain. Elle est utilisée par les tireurs d’élite de l’armée israélienne contre les manifestants inoffensifs aux abords de Gaza [Twitter]

Mais il y a pire que ces drones. Non seulement Israël a tiré à balles réelles sur une foule de manifestants, mais on a appris qu’il avait également utilisé des « balles papillon ».

Selon un article d’Al Jazeera, au début du mois, les médecins au sol affirment que les forces israéliennes tirent sur les manifestants avec une nouvelle sorte de balle – jamais vue auparavant – connue sous le nom de « balle papillon », qui explose à l’impact, pulvérisant les tissus, les artères et les os, et causant de graves blessures internes.

On pense que ce sont ces « balles papillon » qui ont tué les journalistes palestiniens Yaser Murtaja et Ahmed Abu-Hussein, abattus alors qu’ils faisaient des reportages à Gaza en étant clairement identifiés comme journalistes. Les deux hommes ont reçu des balles dans l’abdomen, ce qui, selon le porte-parole du ministère de la Santé de Gaza, Ashraf Al-Qedraf, a eu pour conséquence que « tous leurs organes internes [ont été] totalement détruits, pulvérisés ». Il a ajouté que ces balles sont les plus meurtrières que l’armée israélienne ait jamais utilisées.
Israël a fait un usage intensif de ces nouvelles balles. Selon un rapport de Médecins sans frontières (MSF), « la moitié des plus de 500 patients que nous avons admis dans nos cliniques ont des blessures où la balle a littéralement détruit les tissus après avoir pulvérisé l’os ». Le rapport note également que le nombre de patients traités dans les cliniques de MSF au cours des trois premières semaines de la Grande Marche du retour « [a été] plus élevé que le nombre de patients que nous avons traités pendant toute l’année 2014, lorsque l’opération militaire israélienne « Protective Edge » a été lancée contre la bande de Gaza

Les médecins à Gaza rapportent que les forces israéliennes utilisent une « balle papillon » dévastatrice

C’est loin d’être la première fois qu’Israël expérimente ses nouvelles technologies sur les Palestiniens. En 2006, dans le sillage du « désengagement » d’Israël de Gaza, au cours duquel Israël a rapatrié environ 8 000 colons illégaux de la bande de Gaza, Darryl Li de l’Université de Chicago a qualifié Gaza de « laboratoire ». Selon Li, Gaza est « un espace où Israël teste et affine diverses techniques de gestion cherchant continuellement à atteindre un contrôle maximal du territoire tout en assumant une responsabilité minimale de sa population non juive ». Il a cité Amos Yadlin, alors chef du renseignement militaire israélien : « Notre vision du contrôle aérien s’est circonscrite à la notion de contrôle. Nous recherchons le moyen de contrôler une ville ou un territoire à partir des airs lorsqu’il devient illégitime de le contrôler ou de l’occuper sur le terrain. »

Il est clair que l’utilisation par Israël de nouvelles technologies pour réprimer la Grande Marche du retour n’est qu’un aspect de ses efforts incessants pour contrôler Gaza et sa population assiégée. Les drones constituent une méthode de contrôle à distance qui, tout en faisant courir un risque minimal aux forces d’Israël, lui permet de se targuer d’avoir « les mains propres » devant l’opinion internationale. Mais, bien qu’Israël ait l’habitude de tester ses nouvelles technologies sur une population captive avec une « responsabilité minimale », en testant les nouvelles « balles papillon » à l’effet dévastateur, Israël montre que son mépris de la vie palestinienne a atteint un nouveau sommet.

La Grande Marche du retour a, à nouveau, servi de laboratoire à Israël pour tester ses dernières technologies en situation réelle. Cela lui fournit des preuves concrètes de l’efficacité de ses technologies, qui servent ensuite d’arguments de vente dans les transactions internationales d’armes. ISPRA, l’entreprise qui fabrique le « Drone Cyclone »mentionné ci-dessus, se vante sur son site web d’offrir des « solutions intelligentes pour le contrôle des foules » basées sur un « savoir-faire technique assorti d’une expérience pratique sur le terrain ». ISPRA, qui se présente comme un « fournisseur mondial de premier plan pour les forces de police et de défense du monde entier, y compris les États-Unis, le Canada, l’Europe, l’Asie, l’Amérique centrale et du Sud et l’Afrique », et d’autres fabricants d’armes, augmenteront sans doute leurs profits et leur notoriété, grâce au succès remporté par leurs produits contre les manifestants palestiniens lors de la Grande Marche du retour. Tant que les forces internationales de défense et de police du monde entier continueront d’acheter ces produits, le sang des Palestiniens continuera de couler.

Rebecca Stead

Article original en anglais : Remote control repression : Israel tested its latest weapons against the Great March of Return, Middle East Monitor, le 23 mai 2018.
Traduction : Dominique Muselet pour Chronique de Palestine


Rebecca Stead est étudiante à l’Université SOAS de Londres. Arabophone et spécialiste du Moyen-Orient et de la Palestine, Stead est journaliste freelance pour un ensemble de revues et de plateformes de blogs.

La source originale de cet article est Middle East Monitor

Copyright © Rebecca Stead, Middle East Monitor, 2018


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