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Trump, les évangéliques et le Moyen-Orient

lundi 11 juin 2018 par Morgan Strong

Par leur nature et l’influence qu’elles exercent sur le président américain, les croyances évangéliques font courir un risque de conflit et de chaos.

Lundi 14 mai, une délégation américaine, comprenant des responsables de la Maison-Blanche et d’importants donateurs du parti républicain, a officiellement inauguré l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, symbole de reconnaissance de cette ville comme capitale d’Israël, et offert une victoire éclatante au gouvernement de Benyamin Netanyahou. La cérémonie s’est tenue en présence de la fille du président Donald Trump, Ivanka, et de son mari Jared Kushner.

Ce geste a scellé les promesses offertes par Trump à la droite chrétienne, aux chrétiens évangéliques/fondamentalistes et à la communauté juive orthodoxe aux États-Unis de transférer l’ambassade de Tel Aviv à Jérusalem. L’un des plus proches conseillers de Trump, le pasteur évangélique Robert Jeffress, a invoqué la bénédiction divine lors de la cérémonie d’inauguration – geste clairement anticonstitutionnel : il s’agissait d’un événement laïc, proscrivant donc toute cérémonie religieuse.

« Ils sont loin de se douter de ce que je ressens vraiment »

Jeffress est un pasteur très insolite. Il a taxé les juifs, les musulmans, les hindous et les mormons d’hérétiques. Il a accusé l’Église catholique d’être un instrument de Satan. Lors de l’élection présidentielle, il a prédit que les partisans d’Hillary Clinton iraient brûler en enfer. Bref, c’est un psychotique.

Plus que toutes les autres, cette décision de transfert d’ambassade est plus emblématique de l’ignoble abandon du processus de paix sous l’administration Trump, ainsi que de l’enterrement de la solution à deux États. On n’aurait pas fait mieux si l’on avait voulu consacrer l’influence qu’exercent désormais les communautés juives orthodoxes et chrétiennes évangéliques sur les orientations politiques de l’administration Trump au Moyen-Orient.

L’influence des évangéliques sur Trump se constate partout. L’évangéliste chrétien de renommée mondiale, Billy Graham, décédé en février, a reçu les honneurs d’une exposition en chapelle ardente dans la rotonde du Capitole américain, où dirigeants politiques et grand public lui ont rendu hommage.

Depuis 1852, seules 33 personnes ont été exposées en chapelle ardente ou honorées par des funérailles nationales – distinctions exclusivement réservées d’habitude aux présidents, dirigeants politiques et héros militaires. Quelques membres de la société civile, dont Rosa Parks (l’icône des droits civiques) et deux policiers du Capitole tués lors de leur confrontation avec un intrus armé, ont également reçus ces honneurs.

Jamais auparavant cette distinction n’avait été octroyée à un chef religieux. Des protestations feutrées se sont élevées pour interdire ces honneurs à Graham, au motif qu’ils contredisaient la liberté de religion, imposée par l’État en vertu du Premier Amendement.

Graham s’est déjà permis des remarques antisémites, enregistrées dans le bureau du président Richard Nixon et révélées plus tard à l’occasion de l’enquête sur le Watergate. Graham y exprimait son accord avec Nixon, qui venait de dire que les juifs essayaient de s’emparer du pays et, surtout, des médias. « Il va falloir briser l’emprise des juifs, sans quoi tout le pays partira à vau-l’eau », déclare Graham sur cet enregistrement. Il a également fait allusion à ses propres amis juifs dans les médias, ajoutant : « Ils sont loin de se douter de ce que je ressens vraiment devant ce qu’ils sont en train d’infliger au pays ».

Délire égocentrique

Voilà le genre de courants qui traversent la Maison-Blanche en ce moment. Dans sa version actuelle, la domination exercée actuellement par les évangéliques chrétiens sur l’Amérique de Donald Trump contrevient frontalement aux principes élémentaires de la démocratie américaine. Cela fait courir un danger évident au pays – et au monde entier, compte tenu de l’influence américaine.

Fondamentalistes et évangéliques sont animés par la poursuite de leur propre salut. Ils se croient destinés à jouir d’une éternité de félicité au paradis et sont tout à fait prêts à – voire pressés de – subordonner la Constitution à cette fin. Ils voudraient remplacer le droit civil par la loi biblique, et être seuls habilités à en faire l’exégèse.

Falwell était viscéralement opposé à l’islam, que la droite chrétienne considérait comme l’incarnation d’un mal aussi singulier qu’inexplicable

Traditionnellement, la renaissance de l’Israël biblique fait partie des croyances fondamentales de l’évangélisme. De nombreux évangéliques croient que la reconstitution de ce royaume entièrement fictif – avec en son cœur Jérusalem – suscitera le retour du Messie, Jésus-Christ, et leur propre ascension au paradis. Les malheureux qui ne partagent pas leur croyance seront anéantis par le Messie. Y compris la majorité des hérétiques juifs.

La conséquence de cette croyance évangélique et de leur influence extraordinaire sur ce président, qu’ils savent si facilement manipuler, ne peut que semer conflit et chaos au Moyen-Orient – et les actes d’agressions d’Israël contre l’Iran en sont les prémices. Indubitablement, la situation ne fera qu’empirer.

La « guerre sainte » de Falwell

Le mouvement évangélique a atteint un apogée au début du XXe siècle. En 1920, le mouvement réussit à faire voter la Prohibition, loi qui interdisait la vente et la fabrication de boissons alcoolisées dans tout le pays. La Prohibition, qui dura de 1920 à 1933, s’avéra désastreuse aux niveaux économique, politique et social.

La montée en puissance du crime organisé a commencé peu après la promulgation de la Prohibition. Elle a connu une croissance exponentielle au cours de ces treize années, et a solidement ancré la criminalité dans la société américaine.

Le pasteur John Burns, télévangéliste, prend la parole lors d’une manifestation en faveur de Trump, en 2016 (AFP)

C’est dans les années 1970 qu’émergea le mouvement politique évangélique chrétien actuel, avec la création de la Majorité morale de Jerry Falwell. Falwell déclara la « guerre sainte » aux malfaisants qui à l’époque dirigeaient les États-Unis. Donald Trump avait besoin du vote évangélique pour se faire élire. Pendant la campagne électorale, il a fait la part belle au discours et à l’idéologie de Falwell et l’a maintenant fait entrer au gouvernement.

Falwell et les évangéliques se sont opposés aux droits civiques, législation imposée au prix de plusieurs décennies de souffrances et sacrifices. N’oublions pas leur hostilité aux droits des homosexuels, des femmes (principalement le droit à l’avortement) et à la laïcité dans les écoles du pays. Falwell était avant tout viscéralement opposé à l’islam, que la droite chrétienne considérait comme l’incarnation d’un mal singulier et inexplicable.

Des dizaines de milliers de fidèles aux cultes hebdomadaires

Le mouvement de Falwell, conjugué à la multiplication des disciples évangéliques/fondamentalistes, a gagné en importance et en influence après l’élection de Ronald Reagan, qui fut le premier à brandir le slogan qui deviendrait plus tard celui de la campagne de Donald Trump : « Make America great again » (Redonnons sa grandeur à l’Amérique). Le mouvement a connu une croissance exponentielle, diffusant son message au moyen de 373 chaînes de télévision régionales et de 1 300 stations de radio. Les méga-églises, dont celle de Falwell, attirent aux cultes hebdomadaires des dizaines de milliers de fidèles.

Leur message a connu une forte expansion, ainsi qu’une augmentation proportionnelle du patrimoine personnel de certains pasteurs. La fortune de Jerry Falwell à son décès en 2007 atteignait apparemment les dix millions de dollars nets. Son fils est à la tête d’une fortune équivalente. À son décès, Billy Graham pesait plus de 25 millions de dollars. Son fils, plus de dix. La plupart des principaux pasteurs évangéliques/fondamentalistes sont millionnaires.

À LIRE ► Derrière la reconnaissance de Jérusalem, le lobby des chrétiens évangéliques

Lors d’un entretien de 60 minutes en 2002, Falwell a qualifié le prophète Mohammed de « terroriste, homme violent et homme de guerre ». Devant l’indignation grandissante du monde musulman, il fut contraint de présenter des excuses publiques, mais elles étaient au mieux hypocrites, et ce genre d’idées reste prégnant au sein du mouvement évangélique, encore aujourd’hui.

En 2015, le fils de Falwell, Jerry Falwell Jr, s’est adressé à un auditoire d’étudiants de l’Université Liberty, suite à la fusillade de San Bernardino par un partisan de l’État islamique. Il a annoncé : « J’ai toujours pensé que si plus de braves gens détenaient un permis de port d’armes dissimulées, nous aurions pu éliminer ces musulmans avant qu’ils s’introduisent dans nos écoles et massacrent nos enfants ».

Pendant ce temps, Franklin Graham, fils de feu Billy Graham, a écrit dans un message adressé à l’ancien président, Barack Obama : « Monsieur le président, nous n’avons pas besoin d’un contrôle renforcé des armes à feu – ce qu’il nous faut, c’est plus de patrouilles aux frontières. Aucun musulman ne devrait être autorisé à mettre un pied dans ce pays avant la mise en place d’un processus capable de vérifier parfaitement à qui nous avons à faire. Tant que n’est pas terminée cette guerre contre l’islam radical, nous devons refouler tous les ressortissants susceptibles de constituer une menace ».

En faveur de l’invasion de l’Irak

Cette déclaration devint un autre slogan de Trump – et même une politique – inspirée de la droite chrétienne. Il se contente de répéter leurs programmes, sans parler des attaques lancées contre les minorités et les immigrants, la plupart mexicains, presque tous catholiques – une autre religion. Visiblement, les évangéliques refusent tout risque de dilution de leur pouvoir politique par l’inclusion de millions d’immigrants catholiques.

Franklin Graham était le conseiller spirituel de George W. Bush – qui a crédité le père de Franklin de sa conversion au christianisme évangélique. Franklin Graham a exercé une influence considérable en plaidant en faveur de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, convaincu qu’il est que les États-Unis étaient, et sont toujours, engagés dans une guerre sainte contre l’islam.

Le nouveau secrétaire d’État, Mike Pompeo, qui a de nombreux antécédents de déclarations et d’opinions antimusulmanes, a fait connaître son appartenance évangélique

Après l’élection de M. Obama en 2008, M. Graham a taxé « d’antichrétiennes les autorités à la Maison-Blanche ». Il a prétendu qu’Obama était musulman et que des musulmans, infiltrés dans son administration, avaient l’oreille de la Maison-Blanche.

Au sein de l’administration actuelle, les deux postes les plus influents, ceux qui déterminent la compréhension qu’a du monde le président, sont le conseiller à la sécurité nationale et le secrétaire d’État. John Bolton, le nouveau conseiller en matière de sécurité nationale, est un cas d’école des idées d’extrême droite. Il était, jusqu’à récemment, président du Gatestone Institute, groupe de réflexion connu pour ses virulents points de vue antimusulmans et des articles tels que « Le Royaume-Uni : colonie islamiste ? » et « La France vers une soumission totale à l’islam et la destruction de la liberté d’expression ».

Propos venimeux contre l’islam

Dans un éditorial publié en mars 2015, Bolton a exhorté États-Unis et Israël à attaquer l’Iran, précisant ceci : « Notre fenêtre d’action est terriblement étroite, mais une frappe peut encore réussir.... Attaque qui n’a pas nécessairement besoin de détruire entièrement l’infrastructure nucléaire de l’Iran, la destruction de quelques maillons clés du cycle du combustible nucléaire pourrait ramener son programme de trois à cinq ans en arrière. Les États-Unis ont les moyens d’une destruction radicale mais, à lui seul, Israël est capable de faire juste le nécessaire. Cette action doit s’accompagner d’un vigoureux soutien américain à l’opposition iranienne, en vue de parvenir à un changement de régime à Téhéran ». Ce sont Bolton et la droite chrétienne, en tandem avec Israël, qui ont détruit l’accord avec l’Iran.

Quant à Mike Pompeo, le nouveau secrétaire d’État, il est ouvertement évangélique, avec tout un passé de déclarations et points de vue antimusulmans. Député du Kansas en 2013, il a laissé entendre que les dirigeants musulmans américains qui ne condamnaient pas l’attentat à la bombe du marathon de Boston s’en rendaient complices. Des groupes de réflexion antimusulmans, le Center for Security Policy notamment – qui affirme que les musulmans pratiquants ont une affinité pour la violence extrême puisqu’ils suivent la charia – ont invité Pompeo à faire une conférence.

Le conseiller américain à la sécurité nationale, John Bolton, assiste à la cérémonie d’assermentation du secrétaire d’État Mike Pompeo, à Washington, le 2 mai 2018 (AFP)

Pompeo est également associé à Brigitte Gabriel, fondatrice d’ACT for America. Voici comment le Southern Poverty Law Center décrit cette organisation : « Brigitte Gabriel, née Hanan Qahwaji, affirme que l’ACT a été fondée en réponse aux attentats du 11 septembre en vue d’’’éduquer citoyens et élus afin d’impacter la politique en matière de sécurité nationale et de lutte contre le terrorisme’’ ».

L’ACT est restée fidèle à sa mission et a œuvré à l’avancement de la législation antimusulmane au niveau local et fédéral, tout en abreuvant le public américain de discours haineux diabolisant les musulmans ». Pompeo s’est vu remettre le prix Eagle de la sécurité nationale, décerné par l’organisation en 2016, et il l’a accepté.
Pompeo, qui a qualifié l’Iran de « principal commanditaire du terrorisme mondial », s’est opposé avec véhémence à l’accord nucléaire de 2015, affirmant récemment à Riyad que « les agissements de l’Iran n’ont fait qu’empirer depuis l’approbation de l’accord ». À entendre les propos belliqueux de Bolton et Pompeo envers l’Iran, tant de venin à l’encontre de l’islam, et devant ce soutien inconditionnel à Israël, tout porte à craindre une extension de la guerre sainte évangélique et fondamentaliste que livrent les États-Unis au Moyen-Orient.

Trump, pardonné pour ses défauts

Trump est fêté et adoré par les évangéliques, qui participent fréquemment à des « audiences » à la Maison-Blanche, au cours desquelles Trump souhaite recueillir leurs opinions sur divers sujets. Le révérend Johnnie Moore, coprésident du conseil consultatif évangélique de la campagne Trump, a noté que « la porte de la Maison-Blanche est grande ouverte aux évangéliques ». Le conseil consultatif, ainsi que le vice-président Mike Pence, se sont livrés à une cérémonie d’imposition des mains dans le Bureau ovale.

Robert Jeffress, membre du conseil consultatif de la campagne, qui a dit un jour que la politique d’Obama déboucherait sur l’avènement de l’Antéchrist, s’est déclaré tout disposé à fermer les yeux sur les défauts de Trump – tant qu’il fait ce qu’ils veulent.

À LIRE ► Donald Trump prêche-t-il la guerre sainte ?

« Ce n’est pas le pasteur du pays », a déclaré Franklin Graham, quand ont fait surface certains dossiers faisant état que Trump aurait payé l’actrice porno Stormy Daniels en échange de sa discrétion. Les leaders évangéliques ont offert leur pardon à Trump, tandis que Jeffress précisait : « Le soutien des évangéliques au président Trump se fonde depuis toujours sur sa politique, pas sur sa piété personnelle ».

Lors de ces « audiences », en présence de l’aréopage des plus hautes personnalités du mouvement, Trump fait, paraît-il, preuve d’une soumission tout à fait atypique. Darrell Scott, autre membre du conseil consultatif, a ajouté : « Je trouve très old school son respect du clergé... il adopte une position d’inférieur. Il semble considérer le clergé comme supérieur à lui ».

L’an dernier, Trump a raconté : « Les évangéliques ont été formidables envers moi ». De toute évidence, il fera tout ce qu’ils veulent. Chacun pour soi et Dieu pour tous.

- Morgan Strong est un ancien professeur d’histoire du Moyen-Orient et conseiller sur les questions relatives à cette région pour le programme 60 Minutes de CBS News.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.
Photo : Donald Trump, alors candidat républicain à la présidence, prend la parole le 18 janvier 2016 à l’Université Liberty, fondée par le télévangéliste Jerry Falwell (AFP).
Traduit de l’anglais (original) par Dominique Macabies.


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