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Mémorandum d’Edwin Montagu sur l’antisémitisme du gouvernement actuel (britannique)

Soumis au cabinet britannique en août 1917

Dans le Manière de Voir de février mars 2018, Gilbert Achcar (professeur à l’École des études orientales et africaines de l’Université de Londres. Auteur notamment de l’ouvrage Les Arabes et la Shoah ; La guerre israélo-arabe des récits, Sindbad – Actes Sud, Arles, 2009) a rédigé un article intitulé La Dualité du projet sioniste.

À la page 10, il écrit : « Lorsqu’il était premier ministre (1902-1905), l’auteur de la tristement célèbre déclaration de Balfour, avait promulgué l’Aliens Act, une loi de 1905 qui visait à endiguer l’immigration au Royaume-Uni de réfugiés juifs en provenance de l’Empire Russe. Rappelons à ce propos un fait historique trop rarement mentionné : Edwin Samuel Montagu fut le seul ministre britannique à s’opposer à la déclaration Balfour et au projet sioniste dans son ensemble. Il se trouve qu’il était le seul membre juif du cabinet de David Lloyd George, auquel Balfour appartenait, et seulement le troisième ministre juif de l’histoire britannique. Montagu mit en garde contre la perspective que l’entreprise sioniste entraînerait l’expulsion des autochtones de Palestine et renforcerait par ailleurs, dans tous les pays, les courants qui souhaitaient se débarrasser des Juifs.

En août 1917, après avoir pris connaissance du texte de ce qui allait devenir la déclaration Balfour, il remit un mémorandum au cabinet britannique (…) »

Gilbert Achcar cite le lien où trouver ce mémorandum que le CSPRN a traduit et vous invite à lire.

Si la politique d’Edwin Montagu avait été adoptée au lieu de celle de son collègue Balfour, le monde serait tout autre.


Mémorandum d’Edwin Montagu sur l’antisémitisme du gouvernement actuel (britannique) – Soumis au cabinet britannique en août 1917

J’ai choisi le titre ci-dessus pour ce mémorandum, non dans un sens hostile, pas du tout pour me quereller avec un point de vue antisémite qui pourrait être tenu par mes collègues, pas avec le désir de nier que l’antisémitisme puisse être éprouvé par des hommes rationnels, même pas en vue de suggérer que le gouvernement est délibérément antisémite ; mais je tiens à exprimer officiellement mon opinion selon laquelle la politique du gouvernement de Sa Majesté est antisémite et, par conséquent, constituera un terrain de ralliement pour les antisémites dans tous les pays du monde.

Ce point de vue est motivé par la réception hier d’une correspondance entre Lord Rothschild et M. Balfour.

La lettre de Lord Rothschild est datée du 18 juillet et la réponse de M. Balfour datée d’août 1917. Je crains que ma protestation n’arrive trop tard, et il se peut que le gouvernement ait été pratiquement engagé quand Lord Rothschild a écrit et avant même que je devienne membre du gouvernement, car il y a évidemment eu une correspondance ou une conversation avant cette lettre. Mais il me semble qu’en tant que seul ministre juif du gouvernement, mes collègues peuvent me donner l’occasion d’exprimer des opinions qui peuvent m’être particulières, mais auxquelles je tiens très fermement et que je dois demander la permission d’exprimer lorsque l’occasion se présente.

Je crois très fermement que cette guerre a porté un coup mortel à l’internationalisme, et qu’elle s’est révélée être une occasion de renouveler le sens de la nationalité, car non seulement la plupart des hommes d’Etat de la plupart des pays ont tacitement accepté la redistribution du territoire résultant de la guerre pour des raisons plus ou moins nationales, mais nous avons appris à comprendre que notre pays représente des principes, des buts, une civilisation qu’aucun autre pays ne défend dans la même mesure, et qu’à l’avenir, quel qu’ait été le cas par le passé, nous devons vivre et combattre en temps de paix comme en temps de guerre pour ces objectifs et ces aspirations, et ainsi équiper et réglementer nos vies et nos industries pour être prêts chaque fois que nous sommes contestés. Pour prendre un exemple, la science de l’économie politique, qui dans sa pureté ne connaît pas de nationalisme, sera tempérée et considérée à la lumière de ce besoin national de défense et de sécurité. La guerre a en effet justifié le patriotisme comme motif premier de la pensée politique .

C’est dans cette atmosphère que le gouvernement propose d’entériner la formation d’une nouvelle nation avec un nouveau foyer en Palestine. Cette nation sera vraisemblablement formée de Russes juifs, d’Anglais juifs, de Roumains juifs, de Bulgares juifs et de citoyens juifs de toutes les nations – survivants ou parents de ceux qui ont combattu ou donné leurs vies pour les différents pays que j’ai mentionnés, à un moment où les trois années qu’ils ont vécues ont uni leur point de vue et leur pensée plus étroitement que jamais aux pays dont ils sont citoyens.

Le sionisme m’a toujours semblé être un credo politique malveillant, indéfendable par n’importe quel citoyen patriote du Royaume-Uni. Si un Anglais juif jette les yeux sur le Mont des Oliviers et aspire au jour où il secouera le sol britannique de ses chaussures et reprendra ses activités agricoles en Palestine, cet homme m’a toujours semblé avoir des objectifs reconnus comme incompatibles avec la citoyenneté britannique et avoir admis qu’il est inapte à prendre part à la vie publique en Grande-Bretagne ou à être traité comme un Anglais. J’ai toujours compris que ceux qui se livraient à ce credo étaient en grande partie motivés par les restrictions et le refus de liberté dont sont victimes les juifs en Russie. Mais au moment même où ces juifs ont été reconnus comme des russes juifs et ont reçu toutes les libertés, il semble inconcevable que le sionisme soit officiellement reconnu par le gouvernement britannique, et que M. Balfour soit autorisé à dire que la Palestine devait être reconstituée comme “la maison nationale du peuple juif”. Je ne sais pas ce que cela implique, mais je suppose que cela signifie que les Mahométans et les Chrétiens doivent faire place aux Juifs et que les Juifs devraient être placés dans toutes les positions de préférence et devraient être particulièrement associés à la Palestine de la même manière que l’Angleterre est avec les Anglais ou la France avec les Français, que les Turcs et autres Mahométans en Palestine seront considérés comme des étrangers, tout comme les Juifs seront traités comme des étrangers dans tous les pays sauf la Palestine. Peut-être aussi que la citoyenneté ne devra être accordée qu’à la suite d’un test religieux.

J’insiste de manière emphatique sur quatre principes :

1. J’affirme qu’il n’y a pas de nation juive. Les membres de ma famille, par exemple, qui sont dans ce pays depuis des générations, n’ont aucune sorte de communauté de pensée ou de désir avec une famille juive d’un autre pays, hormis le fait qu’ils professent plus ou moins la même religion. Il n’est pas plus vrai de dire qu’un Juif anglais et un Maure juif sont de la même nation que de dire qu’un Anglais chrétien et un Français chrétien sont de la même nation : de la même race, peut-être, suivie à travers les siècles – à travers les siècles de l’Histoire d’une race particulièrement adaptable. Le premier ministre et M. Briand peuvent être reliés, je suppose, à travers les âges, l’un aux Gallois et l’autre aux Bretons, mais ils n’appartiennent certainement pas à la même nation.

2. Quand on dit que la Palestine est la patrie nationale des Juifs, chaque pays voudra immédiatement se débarrasser de ses citoyens juifs, et vous trouverez une population en Palestine chassant ses habitants actuels, s’appropriant le meilleur du pays, venue de tous les côtés du globe, parlant toutes les langues sur la surface de la terre, et incapables de communiquer les uns avec les autres, sauf au moyen d’un interprète. J’ai toujours compris que c’était la conséquence de la construction de la Tour de Babel, si jamais elle avait été construite, et je ne suis certainement pas en désaccord avec l’opinion communément admise par les Juifs avant l’invention du sionisme, que ramener les Juifs pour former une nation dans le pays d’où ils s’étaient dispersés exigerait une direction divine. Je n’ai jamais entendu dire, même par leurs admirateurs les plus fervents, que M. Balfour ou Lord Rothschild se révèleraient être le Messie. Je prétends que les vies que les Juifs britanniques ont menées, que les objectifs qu’ils ont devant eux, que le rôle qu’ils ont joué dans notre vie publique et dans nos institutions publiques les ont autorisés à être considérés, non comme des Juifs britanniques, mais comme des Britanniques Juifs. Je discréditerais volontiers chaque sioniste. Je serais presque tenté de proscrire l’organisation sioniste comme illégale et contre l’intérêt national. Mais je demanderais d’un gouvernement britannique une tolérance assez grande pour refuser une conclusion qui fait de tous leurs concitoyens juifs des étrangers, les excluant de la nationalité de manière implicite, sinon tout de suite par la loi.

3.Je nie que la Palestine soit aujourd’hui associée aux Juifs ou qu’elle soit considérée comme un lieu d vie convenable pour eux. Les Dix Commandements ont été livrés aux Juifs sur le Sinaï. Il est bien vrai que la Palestine joue un grand rôle dans l’histoire juive, mais c’est le cas dans l’histoire moderne Mahométane et, après le temps des Juifs, elle joue certainement un rôle plus important que tout autre pays dans l’histoire chrétienne. Le Temple était peut-être en Palestine, mais le Sermon sur la montagne et la crucifixion l’étaient aussi. Je ne refuserais pas aux juifs en Palestine des droits égaux à la colonisation avec ceux qui professent d’autres religions, mais un test religieux de citoyenneté me semble être le seul admis par ceux qui adoptent une vision bigote et étroite d’une époque particulière de l’histoire et revendiquent pour les Juifs une position à laquelle ils n’ont pas droit.

Si ma mémoire est bonne, il y a trois fois plus de juifs dans le monde qu’il serait possible de faire entrer en Palestine si l’on en chassait toute la population qui y vit maintenant . Si bien qu’un tiers des juifs y retourneront tout au plus, et qu’adviendra-t-il des autres ?

4. Je peux facilement comprendre que les rédacteurs du Morning Post et du New Witness soient des sionistes, et je ne suis pas du tout surpris que les non-juifs d’Angleterre puissent se féliciter de cette politique. J’ai toujours été conscient de l’impopularité, beaucoup plus grande que certaines personnes ne pensent, de ma communauté. Nous avons obtenu une bien plus grande part des biens et des opportunités de ce pays que notre nombre ne nous y donne droit. Globalement, nous atteignons plus tôt la maturité, et donc nous rivalisons injustement avec les gens de notre âge. Beaucoup d’entre nous ont été exclusifs dans nos amitiés et intolérants dans notre attitude, et je peux facilement comprendre que beaucoup de non-Juifs en Angleterre veuillent se débarrasser de nous. Mais de même qu’il n’y a pas de communauté de pensée et de mode de vie entre les Chrétiens anglais, il n’y en pas non plus entre les Juifs anglais. De plus en plus, nous sommes éduqués dans les écoles publiques et dans les universités, et nous prenons notre part dans la vie politique, dans l’armée, dans la fonction publique, dans notre pays. Et je suis heureux de penser que les préjugés contre le mariage mixte s’estompent. Mais quand les Juifs auront un foyer national, il s’ensuivra sûrement que l’inclination à nous priver des droits de la citoyenneté britannique sera énormément accentué. La Palestine deviendra le ghetto du monde. Pourquoi le Russe devrait-il donner au Juif des droits égaux ? Son foyer national est la Palestine.

Pourquoi lord Rothschild attache-t-il autant d’importance à la différence entre Juifs britanniques et étrangers ? Tous les Juifs seront des Juifs étrangers, habitants du grand pays de Palestine. Je ne sais pas comment le tiers chanceux sera choisi, mais tout Juif aura le choix, quel que soit le pays auquel il appartient, quel que soit le pays qu’il aime, quel que soit le pays qu’il considère comme partie intégrante de lui-même, entre aller vivre avec un peuple qui lui est étranger, mais auquel ses compatriotes chrétiens lui ont dit qu’il appartenait, ou rester dans le pays auquel il pensait appartenir comme un hôte indésirable.

Je ne suis pas étonné que le gouvernement prenne cette mesure après la formation d’un Régiment Juif, et je m’attends à apprendre que mon frère, qui a été blessé dans la division navale, ou mon neveu, qui est dans les Grenadiers, seront forcés par l’opinion publique ou par les règlements de l’Armée à devenir officier dans un régiment qui sera principalement composé de personnes qui ne comprendront pas la seule langue qu’il parle – l’anglais. Je peux bien comprendre que quand il a été décidé, et à juste titre, de forcer les Juifs étrangers dans notre pays à servir dans l’armée, il était difficile de les placer dans les régiments britanniques à cause de la difficulté linguistique, mais c’est parce qu’ils étaient étrangers et non parce qu’ils étaient juifs, et il me semble que c’est une Légion étrangère qu’il aurait fallu créer. Une Légion Juive rend plus difficile la position des Juifs dans d’autres régiments et impose une nationalité à des personnes qui n’ont rien en commun.

Je pense que le gouvernement est invité à être l’instrument de la réalisation des souhaits d’une organisation sioniste en grande partie gérée, selon mes informations, en tout cas dans le passé, par des hommes d’origine ou de naissance ennemie, qui par ce moyen ont infligé un coup sévère aux libertés, au statut et aux possibilités de service de leurs compatriotes Juifs.

Je dirais à Lord Rothschild que le gouvernement sera prêt à faire tout ce qui est en son pouvoir pour obtenir que les Juifs en Palestine jouissent d’une liberté complète d’établissement et de vie sur un pied d’égalité avec les habitants de ce pays qui professent d’autres croyances religieuses. Je demanderais au gouvernement de ne pas aller plus loin.

E.S.M.
23 août 1917

Source : Grande-Bretagne, Public Record Office, Cab. 24/24, 23 août 1917.

Lord Edwin Samuel Montagu (1879-1924), homme d’État anglo-juif, était ministre britannique des Munitions, en 1916, et secrétaire d’État pour l’Inde, 1917-1922

Le texte original en anglais du Mémorendum : http://www.balfourproject.org/edwin-montagu-and-zionism-1917/

Traduction CSPRN

Comité Solidarité Palestine de la Région nazairienne


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