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La lutte contre l’expulsion de réfugiés africains est un moment-charnière dans l’histoire d’Israël

mercredi 31 janvier 2018 par Gideon Levy

Par Gideon Levy, publié le 28 janvier en anglais sur le site du journal Haaretz

Si le gouvernement réussit à déporter des milliers de demandeurs d’asile, il encouragera la poursuite de plans encore plus malveillants.

Que la déportation de demandeurs d’asile africains se produise ou non, Israël est face à rien de moins qu’un test qui va formater son avenir.

Une manifestation à Tel Aviv Sud contre la déportation forcée de demandeurs d’asile africains, le 18 janvier 2018. Sur les panneaux : "Tel Aviv Sud contre l’expulsion"/ Moti Milrod

Il est impossible de ne pas être choqué par la malveillance et le racisme qui se profilent derrière ce projet de nettoyage ethnique - l’expulsion de Noirs non juifs sur la base de la couleur de leur peau. Le sort de 35 000 personnes devrait toucher le cœur de tout Israélien raisonnable, mais le problème est bien plus vaste et important. Ce programme cache des projets de grande ampleur dont seule l’extrême droite parle pour le moment, mais qui un jour pourraient donner lieu à un plan d’action. L’expulsion des réfugiés africains est un programme pilote de grande importance pour le gouvernement et pour ses opposants.

Si cette mini-expulsion réussit, il faut s’attendre à plus : se préparer à un transfert de population. Si la première opération est un succès, elle va stimuler les espoirs de davantage d’expulsions. Israël va se rendre compte qu’il peut le faire ; que personne ne va l’arrêter. Et quand Israël a les moyens d’agir, il le fait sans revenir en arrière. Par deux fois il a dévasté brutalement la bande de Gaza, parce qu’il a eu la possibilité de le faire et il recommencera jusqu’à ce que quelqu’un arrête le processus.

D’un autre côté, si la déportation des demandeurs d’asile échoue, cela montrera que la part consciente d’Israël a plus de pouvoir et d’influence qu’il n’y paraît ; que si on veut on peut. Le test va être de continuer à lutter, avec les même moyens et la même détermination, contre d’autres crimes. Là aussi l’espoir viendra du succès.

C’est pourquoi le précédent africain est tellement important, pourquoi les projets d’expulsion et la bataille pour les stopper ne sauraient être sous estimés. Le combat a déjà fait ses preuves. Le Dr. Shlomo Mor-Yosef, le directeur général de l’Autorité de la Population, de l’Immigration et des Frontières du Ministère de l’Intérieur, a annoncé qu’il ne déporterait que des hommes célibataires en âge de travailler. C’est la première renonciation face à la forte pression publique - plus importante que prévu - mais elle ne fait pas sens. Il n’est pas plus légitime de maltraiter des hommes que des femmes ou des personnes âgées. Une expulsion est une expulsion, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes. Mor-Yosef a essayé maladroitement de sanctionner une erreur, mais son propre besoin de se cacher derrière "nous ne déportons que des hommes, donc nous sommes bien" est un résultat. On peut penser que, embarrassé, il démissionnera bientôt de son poste honteux.

Mais cela ne suffit pas. Si le combat contre la déportation continue, y compris avec des actes de résistance qui sont cruciaux, le gouvernement Netanyahou sera forcé de reculer. Sans pilotes, il ne peut y avoir de vols d’expulsion et les réfugiés ne peuvent pas être pourchassés face à des poches de désobéissance civile.

Si ce projet d’expulsion est déjoué, la gauche apprendra que la seule manière de l’emporter passe par le sacrifice et la désobéissance ; les manifestations sont inefficaces. Le camp anti-déportation va réaliser qu’il peut empêcher des crimes mais seulement s’il est préparé à des sacrifices ; à réaliser que tout n’est pas ordonné par le ciel ou par la droite. Et le gouvernement apprendra qu’il n’est pas tout-puissant, et qu’il a un opposant actif doué de conscience. Il vaut la peine de rappeler qu’une autre opération de nettoyage ethnique - dans la vallée du Jourdain et dans les collines de Hebron - n’a pas rencontré de résistance civile significative.

La prochaine expulsion pourrait être celle de législateurs arabes de la Knesset. Tout le monde la niera, mais les signes annonciateurs sont là. Cela pourrait se produire du jour au lendemain, avec des prétextes divers et variés utilisés pour les mettre dans l’illégalité. Après tout, qui n’en voudrait pas ? Les masses y seraient favorables, c’est sûr, et le gouvernement aussi. Qui objecterait ? tout ce qu’il faut c’est l’occasion. Le danger est plus proche qu’il n’y paraît. Qui croirait qu’à peine 40 ans plus tôt, Israël a fièrement accueilli par dizaines ceux qu’on appelait des boat-people, réfugiés du Vietnam ?

Après, à un moment, le vrai projet apparaîtra. Chasser les Palestiniens des territoires, ou au moins d’une partie des territoires. Sous le prétexte d’une guerre ou d’un soulèvement, avec une multitude de justifications sécuritaires. Cela pourrait arriver. Pour l’instant, c’est comme une fiction, mais l’expulsion réussie des réfugiés africains apportera de l’eau au moulin de l’idée que l’expulsion est une option acceptable. Ça a l’air fou ? Bien sûr. Il y a quelques années, il était fou de penser que ce pays de réfugiés chargerait de force dans des avions des réfugiés menottés et les enverrait vers leur destin dans des lieux misérables, ainsi qu’il le prévoit dans un proche avenir.

C’est pourquoi il est important de se battre maintenant.

Gideon Levy

Traduction SF pour l’UJFP


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