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Ilan Pappé : "Comment Israël a fait de la Palestine la plus grande prison du monde"

dimanche 31 décembre 2017 par Ilan Pappé

Interview d’Ilan Pappé par Mustafa Abu Sneineh مصطفى أبو سنينة.Traduit par Dominique Muselet. Publié sur le site de Middle East Eye en français, le 23 décembre 2017.

Le mur de séparation d’Israël coupant Jérusalem de sa proche banlieue palestinienne, à al-Ram (AFP)

La guerre des Six Jours qui a opposé Israël et les armées arabes en 1967 a entraîné l’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza.

Israël a promu l’idée d’une guerre accidentelle. Or, de nouveaux documents historiques et des comptes-rendus issus des archives montrent qu’il s’y était bien préparé.

En 1963, des personnalités au sein de l’armée et des autorités judiciaires et civiles israéliennes se sont inscrites à un cours à l’Université hébraïque de Jérusalem pour mettre en place un plan global de gestion des territoires qu’Israël allait occuper quatre ans plus tard et du million et demi de Palestiniens qui y vivaient.

Ces préparatifs ont été motivés par l’échec de la gestion par Israël des Palestiniens de Gaza lors de son occupation éphémère du territoire pendant la crise du canal de Suez en 1956.

En mai 1967, quelques semaines avant la guerre, les gouverneurs militaires israéliens ont reçu des boîtes contenant des instructions juridiques et militaires pour le contrôle des villes et des villages palestiniens. Israël allait ensuite transformer la Cisjordanie et la bande de Gaza en de gigantesques prisons sous contrôle et sous surveillance militaires.

Les colonies, les postes de contrôle et la punition collective faisaient partie de ce plan, comme le montre l’historien israélien Ilan Pappé dans The Biggest Prison on Earth : A History of the Occupied Territories, un compte-rendu détaillé de l’occupation israélienne.

Publié au cinquantième anniversaire de la guerre des Six Jours, l’ouvrage a été présélectionné dans le cadre des Palestine Book Awards 2017 organisés par Middle East Monitor, dont les gagnants ont été annoncés le 24 novembre à Londres. Ilan Pappé, récompensé à cette occasion pour l’ensemble de son œuvre, s’est entretenu avec Middle East Eye au sujet du livre et de ce qu’il révèle.

Middle East Eye : Comment ce livre s’inscrit-il dans le sillage de votre ouvrage précédent, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, consacré à la guerre de 1948 ?

Ilan Pappé : C’est certainement un prolongement de mon livre précédent, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, qui décrit les événements de 1948. Je vois l’ensemble du projet du sionisme comme une structure, non pas comme un seul événement. Une structure colonialiste par laquelle un mouvement de colons colonise une patrie. Tant que la colonisation n’est pas terminée et que la population indigène résiste à travers un mouvement de libération nationale, chaque période de ce genre que j’observe n’est qu’une phase au sein de la même structure.

Bien que The Biggest Prison soit un livre d’histoire, nous nous trouvons toujours dans le même chapitre historique. Il n’est pas encore terminé. À cet égard, il devrait donc y avoir plus tard un troisième livre consacré aux événements du XXIe siècle et à la mise en œuvre de cette même idéologie du nettoyage ethnique et de la dépossession dans la nouvelle ère, ainsi qu’à la résistance des Palestiniens.

MEE : Vous dites qu’un nettoyage ethnique a eu lieu en juin 1967. Qu’est-il arrivé aux Palestiniens en Cisjordanie et dans la bande de Gaza à ce moment-là ? En quoi était-ce différent du nettoyage ethnique de la guerre de 1948 ?

IP : En 1948, il y avait un plan très clair dont l’objectif était de tenter d’expulser autant de Palestiniens que possible d’une partie aussi grande que possible de la Palestine. Le projet colonialiste croyait avoir le pouvoir de créer un espace juif en Palestine totalement dépourvu de Palestiniens. Cela n’a pas aussi bien fonctionné, mais l’entreprise a été assez fructueuse, comme vous le savez tous. Quatre-vingts pour cent des Palestiniens qui vivaient dans ce qui est devenu l’État d’Israël sont devenus des réfugiés.

Comme je le montre dans mon livre, il y avait des décideurs politiques israéliens qui pensaient pouvoir peut-être faire en 1967 ce qu’ils avaient fait en 1948. Mais la grande majorité d’entre eux ont compris que la guerre de 1967 était une guerre très courte – elle a duré six jours –, qu’il y avait déjà la télévision et qu’une bonne partie des gens qu’ils voulaient expulser étaient déjà des réfugiés de 1948.

Je pense donc que la stratégie n’était pas un nettoyage ethnique semblable à celui qui a été mis en œuvre en 1948. C’était ce que j’appellerais un nettoyage ethnique progressif. Dans certains cas, ils ont expulsé des foules de gens de certaines zones telles que Jéricho, la vieille ville de Jérusalem et les alentours de Qalqilya. Mais dans la plupart des cas, ils ont décidé que l’établissement d’un régime militaire et d’un siège pour enfermer les Palestiniens dans leurs propres zones serait aussi bénéfique que leur expulsion.

De 1967 à aujourd’hui, il y a un nettoyage ethnique très lent qui s’étend sur une période de cinquante ans et qui est si lent que, parfois, il ne peut toucher qu’une seule personne en une seule journée. Mais si l’on observe l’ensemble du tableau de 1967 à nos jours, nous parlons de centaines de milliers de Palestiniens qui ne sont pas autorisés à retourner en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza.

MEE : Vous établissez une distinction entre deux modèles militaires employés par Israël : le modèle de prison ouverte en Cisjordanie et le modèle de prison à sécurité maximale dans la bande de Gaza. Comment définissez-vous ces deux modèles ? S’agit-il de termes militaires ?

IP : J’emploie ces termes comme des métaphores pour expliquer les deux modèles qu’Israël propose aux Palestiniens dans les territoires occupés. J’insiste pour utiliser ces termes parce que je pense que la solution à deux États est en réalité le modèle de prison ouverte.

Les Israéliens contrôlent les territoires occupés directement ou indirectement et ils essaient de ne pas pénétrer dans les villes et les villages palestiniens densément peuplés. Ils ont divisé la bande de Gaza en 2005 et ils continuent de diviser la Cisjordanie. Il y a une Cisjordanie juive et une Cisjordanie palestinienne qui n’est plus une zone territoriale cohérente.

À Gaza, les Israéliens sont les gardiens qui coupent les Palestiniens du monde extérieur mais qui n’interfèrent pas avec ce qu’ils font à l’intérieur.

La Cisjordanie est comme une prison à ciel ouvert où l’on envoie des petits délinquants à qui l’on accorde plus de temps pour sortir et travailler à l’extérieur. Il n’y a pas de régime sévère à l’intérieur, mais cela reste une prison. Même le président palestinien Mahmoud Abbas a besoin que les Israéliens lui ouvrent la porte s’il se déplace de la zone B à la zone C. À mes yeux, le fait que le président ne puisse pas bouger sans que le geôlier israélien n’ouvre la cage est très symbolique.

Il y a bien évidemment une réponse palestinienne à tout cela. Les Palestiniens ne sont pas passifs et ne l’acceptent pas. Nous avons assisté à la première Intifada et à la seconde Intifada, et peut-être verrons-nous une troisième Intifada. Animés d’une mentalité de responsables de prison, les Israéliens disent aux Palestiniens que s’ils résistent, ils leur enlèveront tous leurs privilèges, comme ce qu’ils font en prison. Ils ne pourront pas travailler à l’extérieur. Ils ne pourront pas se déplacer librement et ils seront punis collectivement. Tel est l’aspect du côté punitif, où l’on emploie la punition collective comme représailles.

MEE : La communauté internationale condamne timidement la construction ou l’expansion des colonies israéliennes dans les territoires occupés. Elle ne considère pas cela comme un élément majeur de la structure coloniale d’Israël, comme vous le décrivez dans votre ouvrage. Comment les colonies israéliennes ont-elles commencé à être construites et leur fondement était-il rationnel ou religieux ?

IP : Après 1967, il y avait deux cartes de colonisation. Il y avait une carte stratégique qui a été conçue par la gauche israélienne. Et le père de cette carte était Yigal Allon, le stratège principal aujourd’hui décédé, qui a travaillé avec Moshe Dayan en 1967 sur un plan visant à contrôler la Cisjordanie et la bande de Gaza. Leur principe était stratégique, pas tant idéologique, même s’ils pensaient que la Cisjordanie appartenait à Israël.

Ils cherchaient davantage à s’assurer que les juifs ne s’installent pas dans des régions arabes densément peuplées. Ils affirmaient pouvoir coloniser toutes les zones où les Palestiniens ne vivent pas concentrés. Ils ont donc commencé avec la vallée du Jourdain, parce que dans la vallée du Jourdain, il y a de petits villages mais ce n’est pas aussi dense que dans d’autres régions.

Leur problème était qu’en même temps qu’ils dessinaient leur carte stratégique, un nouveau mouvement religieux messianique a vu le jour, le Gush Emunim, un mouvement national religieux composé de juifs qui ne voulaient pas coloniser selon la carte stratégique. Ils voulaient coloniser selon la carte biblique. Selon eux, la Bible est un livre qui indique exactement où se situent les cités antiques juives. Et il se trouve que cette carte signifiait que les juifs devaient s’installer au beau milieu de Naplouse, Hébron et Bethléem, au beau milieu des zones palestiniennes.

Au début, le gouvernement israélien a essayé de contrôler ce mouvement biblique de manière à pouvoir coloniser de façon plus stratégique. Plusieurs journalistes israéliens ont toutefois montré que Shimon Peres, le ministre de la Défense au début des années 1970, avait décidé d’autoriser les colonies bibliques. Les Palestiniens de Cisjordanie ont été exposés à deux cartes de colonisation, la carte stratégique et la carte biblique.

La communauté internationale comprend qu’en vertu du droit international, ces colonies sont toutes illégales, qu’elles soient stratégiques ou bibliques.

Ce qui est néanmoins regrettable, c’est que la communauté internationale ait accepté dès 1967 la formule israélienne, à savoir : « Les colonies sont illégales mais temporaires ; une fois la paix rétablie, nous ferons en sorte que tout soit légal. Mais tant qu’il n’y a pas de paix, nous avons besoin des colonies car nous sommes toujours en guerre avec les Palestiniens. »

MEE : Vous dites qu’« occupation » n’est pas le terme exact pour décrire la réalité en Israël, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. De même, dans Palestine, un dialogue avec Noam Chomsky, vous critiquez le terme de « processus de paix ». Celui-ci est controversé. Pourquoi ces termes ne sont-ils pas exacts ?

IP : Je pense que le vocabulaire est très important. La façon dont on définit une situation peut affecter les chances de pouvoir la changer.

Nous définissons la situation en Cisjordanie, dans la bande de Gaza et à l’intérieur d’Israël avec le mauvais dictionnaire et les mauvais termes. Occupation est toujours synonyme de situation temporaire.

La solution à l’occupation est la fin de l’occupation et le retour de l’armée envahissante dans son pays, mais ce n’est le cas ni en Cisjordanie, ni en Israël, ni dans la bande de Gaza. C’est une colonisation, à mon avis ; même si cela semble être un terme anachronique au XXIe siècle, je pense que nous devons comprendre qu’Israël colonise la Palestine. Il a commencé à la coloniser à la fin du XIXe siècle et la colonise encore aujourd’hui.

Il y a un régime colonialiste qui contrôle l’ensemble de la Palestine de différentes manières. Il contrôle la bande de Gaza de l’extérieur. En Cisjordanie, il contrôle de manières différentes les zones A, B et C. Il emploie des politiques différentes envers les Palestiniens dans les camps de réfugiés, n’autorisant pas ceux-ci à revenir. C’est une autre façon de maintenir la colonisation en n’autorisant pas les personnes expulsées à revenir. Tout cela fait partie de la même idéologie.

Je pense donc que les termes de « processus de paix » et d’« occupation », une fois rassemblés, donnent la fausse impression que tout ce qu’il faut, c’est que l’armée israélienne quitte la Cisjordanie et la bande de Gaza et qu’une paix s’installe entre Israël et la future Palestine.

L’armée israélienne n’est pas dans la bande de Gaza et n’est pas dans la zone A. Elle est aussi à peine présente dans la zone B, où sa présence n’est pas nécessaire. Mais il n’y a pas de paix. La situation est bien pire que celle qui existait avant les accords d’Oslo de 1993.

Le prétendu processus de paix a permis à Israël d’intensifier la colonisation, en bénéficiant cette fois-ci d’un soutien international. Je suggère donc de parler de décolonisation, pas de paix. Je suggère de parler d’un changement du régime juridique qui régit la vie des Israéliens et des Palestiniens.

Je pense que nous devons parler d’un État d’apartheid. Nous devons parler de nettoyage ethnique. Nous devons trouver ce qui remplace l’apartheid. Et nous en avons un bon exemple en Afrique du Sud. Le seul moyen de remplacer l’apartheid est d’instaurer un système démocratique. Une personne, une voix, ou du moins un État binational. Je pense que c’est ce genre de termes que nous devons commencer à employer, parce que si nous continuons à utiliser les vieux termes, nous continuons de perdre du temps et de l’énergie et nous ne changerons pas la réalité sur le terrain.

MEE : Qu’adviendra-t-il de l’emprise militaire israélienne sur les Palestiniens ? Allons-nous être témoins d’un mouvement de désobéissance civile, à l’instar de celui de Jérusalem en juillet ?

IP : Je pense que nous serons témoins d’une désobéissance civile non seulement à Jérusalem, mais aussi dans toute la Palestine, et cela comprend les Palestiniens en Israël. La société elle-même ne saurait accepter éternellement ce genre de réalité. Je ne sais pas quels moyens celle-ci emploiera. Nous pouvons voir ce qui se passe quand il n’y a pas de stratégie claire venant d’en haut : des individus décident de mener leur propre guerre de libération.

Il y avait quelque chose d’impressionnant, en effet, dans le cas de Jérusalem, alors que personne ne croyait qu’une résistance populaire pouvait forcer les Israéliens à retirer les mesures de sécurité qu’ils avaient imposées au Haram al-Charif. Je pense que cela peut être le modèle. Une résistance populaire pour l’avenir qui n’est pas partout, mais à des endroits différents.

La résistance populaire continue tout le temps en Palestine. Les médias n’en parlent pas. Pourtant, tous les jours, des gens ordinaires manifestent contre le mur d’apartheid, des gens manifestent contre l’expropriation de terres, des gens font des grèves de la faim parce qu’ils sont des prisonniers politiques. La résistance palestinienne venant d’en bas continue. La résistance palestinienne venant d’en haut est à l’arrêt.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.


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