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Interview de Pierre Stambul par Anfas Press

lundi 18 décembre 2017

Comment jugez-vous, en tant que juifs français, les développements sur la question palestinienne après la décision de Trump de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël ?

À l’UJFP (Union Juive Française Pour la Paix), nous n’avons jamais pensé que les États-Unis étaient « neutres » dans cette guerre. Ils ont toujours été, quel que soit le président américain, des complices actifs de l’occupation, de la colonisation, de l’apartheid et de la fragmentation de la Palestine. Faut-il rappeler Clinton menaçant ouvertement Arafat d’être tué et de porter la responsabilité de l’échec quand ce dernier a refusé de signer la capitulation qu’on voulait lui imposer ? Faut-il rappeler Bush déclarant la « guerre du bien contre le mal », le mal étant les Arabes et les musulmans et Israël étant pour Bush, le champion du bien ? Faut-il rappeler Obama signant un énorme chèque à Nétanyahou juste après le massacre de « Bordure Protectrice » à Gaza pour qu’Israël rachète des munitions et prêtant 38 milliards de dollars à ce pays pour qu’il achète sur 10 ans de nouvelles armes américaines ?

Bien sûr, avec Trump et son vice-président Mike Pence, c’est encore pire. Les « Chrétiens sionistes », ces évangélistes fanatiques qui pensent que les Juifs doivent retourner en terre sainte, chasser Armageddon (le mal, c’est-à-dire pour eux les Arabes) puis se convertir (sinon ils disparaîtront) sont au pouvoir. Trump et Nétanyahou pensent que le rapport de force militaire et politique leur permet de piétiner un peu plus le droit international et d’imposer le fait accompli.

En même temps, Trump, par sa décision sur Jérusalem, a définitivement assassiné la « solution à deux États » et il officialise le fait qu’on est maintenant totalement dans une situation d’apartheid au Proche-Orient. Il y a entre Méditerranée et Jourdain 6 millions de Juifs israéliens et 6 millions de Palestiniens. Les seconds sont occupés, humiliés, fragmentés, privés de tout droit et parfois assassinés. Pour nous, Juifs qui gardons la mémoire de l’époque où les Juifs étaient les parias de l’Europe, c’est plus qu’intolérable.

Vous avez organisé en France des manifestations contre la décision de Trump faisant de Jérusalem la capitale d’Israël. Quelles sont les conséquences de cette décision pour vous comme pour les partisans de la paix ? Comment êtes-vous perçus par des extrémistes juifs ou par ceux qui soutiennent le mouvement sioniste ?

La guerre au Proche-Orient n’est ni une guerre raciale, ni une guerre religieuse, ni une guerre communautaire. C’est une guerre coloniale. Au nom de notre identité et de notre mémoire juives, nous soutenons une paix fondée sur l’égalité des droits et la justice. Nous défendons le vivre ensemble. Nous combattons le racisme de la société israélienne, racisme virulent contre les Palestiniens mais également très fort à l’intérieur de la société juive israélienne où les Juifs orientaux sont discriminés. Nous sommes farouchement opposés à l’idéologie sioniste, qui a abouti à la Nakba, l’expulsion de la majorité des Palestiniens de leur propre pays, et qui veut parquer dans des réserves ceux qui ont échappé à l’expulsion. Pour nous le sionisme est un crime contre les Palestiniens et un suicide pour les Juifs.

Sommes-nous partisans de la « paix » ? Il n’y aura pas de paix sans justice. La paix pour nous, ce sont les trois revendications de l’appel de la société palestinienne au BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions contre Israël) : liberté (fin de l’occupation et de la colonisation, libération des prisonniers, destruction du mur, fin du blocus de Gaza), égalité des droits, justice (droit au retour des réfugiés palestiniens).

En France, les sionistes essaient de dire qu’ils représentent tous les Juifs. C’est un gros mensonge. Ils essaient de nous ignorer ou de nous faire taire. Ils prétendent que nous sommes des « traîtres ayant la haine de soi ». Nous leur posons de gros problèmes : certains d’entre nous ont été des enfants cachés pendant l’occupation nazie ou sont des enfants de résistants déportés (c’est mon cas). Nous rappelons que le sionisme a piétiné notre mémoire et notre identité : où trouve-t-on dans la tradition juive, laïque ou religieuse, le racisme, le militarisme et la haine de l’autre ? 

Qu’en est-il de votre refus de la visite de Nétanyahou à Paris et à Bruxelles ? Et de votre opposition à la politique israélienne basée sur l’occupation, la colonisation, le meurtre et la destruction dans les territoires occupés ?
 
Dans un de nos derniers communiqués, nous rappelons qu’en 1948, quand Menahem Begin a voulu visiter les États-Unis, de nombreux intellectuels juifs de ce pays dont Hannah Arendt et Albert Einstein ont écrit au président Truman en lui disant : « Begin arrive, c’est un terroriste et un fasciste. Arrêtez-le ou expulsez-le ». Nétanyahou est clairement un criminel de guerre à la tête d’un gouvernement d’extrême droite qui a libéré la parole raciste. Sa place n’est pas à l’Élysée comme invité de Macron, elle est à la Cour Pénale Internationale de la Haye qui aurait dû l’inculper et l’emprisonner depuis longtemps.

Notre position, c’est le respect du droit qui ne reconnaît pas l’occupation, la colonisation, les destructions de maisons, l’emprisonnement massif de toute une population et la transformation de Gaza en cage hermétiquement fermée.

Quelles sont les principales forces avec lesquelles vous vous coordonnez en France ou dans toute l’Europe pour exposer l’occupation israélienne et sa politique de nettoyage ethnique des Palestiniens ? Qu’en est-il de la position de la République française face à la situation dans la région ?

L’UJFP est la composante juive dans le mouvement de soutien aux droits du peuple palestinien. Ce mouvement est hélas parfois divisé, mais nous sommes dans plusieurs collectifs en France en Europe. Nous sommes très attachés au BDS. Ce mouvement donne de grands espoirs en Palestine et il est le principal outil dont nous disposons.
En effet, le gouvernement français et l’Union Européenne sont complices. Macron a déclaré qu’antisionisme et antisémitisme c’était pareil. Il applique toujours la circulaire Alliot-Marie qui demande à tous les procureurs d’inculper ceux qui pratiquent le BDS.
Pourtant le gouvernement français est parfaitement informé. Tous les jours, les diplomates français qui sont en Palestine racontent les exécutions extrajudiciaires, les arrestations d’enfants, les démolitions de maisons.

Mais pour le gouvernement français, Israël est un morceau d’Europe installé au Proche-Orient, un pays surarmé qui a expérimenté ses armes sur les Palestiniens, un pays qui donne l’(exemple du contrôle ou de l’enfermement de toute une population.
En Europe, c’est pareil. Un accord de libre-échange permet aux produits israéliens d’arriver sans taxe en Europe, y compris les produits des colonies. Et le Parlement européen a voté une motion criminalisant l’antisionisme.
D’où la nécessité absolue du BDS. Les sociétés civiles doivent forcer les gouvernements complices à enfin sanctionner l’occupant. Dans l’UJFP, nous sommes pour un boycott total : politique, économique, commercial, militaire, syndical, sportif, culturel, universitaire ...
 
Vous avez annoncé que le Conseil Représentatif des Institutions Juives de France (CRIF) ne représente pas les Juifs français.

Le CRIF est devenu une officine d’extrême droite, à l’image de l’AIPAC aux États-Unis qui défend inconditionnellement le gouvernement israélien, quoi qu’il fasse. Le CRIF ne défend pas les Juifs de France, il les pousse à émigrer en Israël. Le CRIF ne combat pas l’antisémitisme. Il brouille les cartes. Sa fonction est de dire que toute critique d’Israël est antisémite.
Le CRIF exige des politiciens un soutien inconditionnel à Nétanyahou et certains se prêtent au jeu. Les autres sont traînés dans la boue. Le CRIF a demandé que Macron imite Trump sur Jérusalem.
Mais voilà : un nombre croissant de Juifs français ne se reconnaissent plus du tout dans cette officine.

Pierre Stambul, coprésident de l’UJFP


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