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« Là où il y a un mur, il y a des trous » : La non-violence d’Issa Amro et l’injustice d’Israël

lundi 9 octobre 2017 par David Lloyd

7 octobre |Mondoweiss |David Lloyd, Traduction SF pour l’AURDIP |Tribunes

L’article en anglais

Quelques rencontres, même brèves, restent inoubliables. Celle avec le militant palestinien non-violent Issa Amro en juin 2016 en fut une. C’était à la fin d’une longue journée à Hebron, où je m’étais rendu avec plusieurs collègues pour étudier de première main l’impact de l’occupation israélienne sur l’enseignement supérieur palestinien. Après des entretiens avec des professeurs et des étudiants de l’Université de Hebron, nous avons été emmenés par un petit groupe d’étudiants dans la tristement célèbre « Zone H2 » de la ville, où quelques centaines de colons de droite sont entrés de force dans un quartier palestinien et y vivent sous la protection constante de soldats israéliens qui sont stationnés là en permanence pour les protéger.

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Issa Amro

Malgré l’intelligence et l’élévation d’esprit de nos guides, ce tour de la laideur minable de la vie sous le régime racial d’Israël fut sinistre. Nous avons parcouru la rue Shouhada naguère vibrante, aux devantures fermées et plafonnée par un filet ployant sous le poids des ordures jetées par les colons depuis leurs logements au-dessus. Nous avons visité les lieux d’habitation de deux familles palestiniennes dont les maisons jouxtent les colonies et dont les toits sont bordés de grillages et de fils de fer barbelés pour protéger des pierres lancées par les colons et de la possibilité que leurs maisons soient envahies et volées – ainsi que c’est arrivé pas plus tard que cet été à une famille palestinienne qui avait le malheur d’habiter dans une maison trop proche de l’interface avec des colons fanatiques. Nous avons pu constater l’accumulation d’ordures dans ce qui fut autrefois une artère où les orfèvres étaient florissants. Nous ne sommes passés que par quelques uns des nombreux checkpoints qui divisent la ville en zones, avec même des parties de rues interdites aux Palestiniens et d’autres où, pour le moment, ils peuvent circuler librement. L’air qu’avaient les soldats de s’ennuyer à ces portails d’humiliation trahissait l’insolence d’un pouvoir arbitraire sur la vie d’autres personnes.

On était en début de soirée avant que nous ayons traversé le dernier de ces checkpoints vers une des quelques zones où les Palestiniens peuvent se déplacer à pied mais non en voiture pour se rendre chez eux. Des colons barbus filaient dans leurs SUV à côté de nous, tandis que nous nous gravissions la colline vers le quartier de Tel Rumeida. Nous allions à la maison que Jeunes contre les Colonies, l’association fondée par Issa Amro, avait rénovée en 2007. En chemin, nous avons quitté la rue pour un étroit sentier conduisant, à flanc de colline, à un verger de vieux oliviers noueux surplombant la ville. On était presque au crépuscule. Les ombres s’allongeaient et la lumière tournait à l’or. Les bruits de la ville qui se préparait à la fin d’une longue journée de jeûne de Ramadan montaient vers nous tandis que nous atteignions la maison et son petit patio.

Nous nous sommes assis sur un muret du patio pour écouter Issa nous parler de l’action de Jeunes Contre les Colonies, des conditions faites aux Palestiniens dans la ville de Hebron pratiquement assiégée, de l’engagement dans la non-violence qui l’inspire et de l’organisation qu’il dirige. Il semblait las, ce qui n’était pas pour surprendre, mais son engagement et sa résilience étaient sans faille. Rien que le fait de maintenir cette maison en bordure d’une colonie, restaurée après avoir été gravement vandalisée par l’armée israélienne qui l’avait occupée pendant quelques années, était une petite victoire. Le militantisme non-violent consiste en de petites actions par lesquelles on affirme son refus d’être effacé, depuis la construction d’un jardin d’enfants à tel Rumeida jusqu’au nettoyage et à l’entretien de la chaussée de la rue Shouhada ou à la prise vidéo de confrontations mortelles entre des Palestiniens et les colons qui les harcèlent et les attaquent dans une régularité monotone.

Dans un endroit comme Hebron, de tels actes simples, qui affirment les droits les plus basiques et la simple détermination à rester là, à refuser le déplacement et l’effacement, exigent un courage et une ténacité particuliers. Les accomplir c’est être une épine persistante dans le pied de l’occupation. Et le fait qu’Issa persiste, nous n’avons pas été surpris de l’apprendre, lui a coûté. Même pendant que nous parlions, bien qu’il ne se soit pas attardé là-dessus, ayant été arrêté à de nombreuses reprises pour ses actions, il venait d’être inculpé par un tribunal militaire israélien pour 18 chefs d’accusation qu’Amnesty International avait qualifiés de « sans fondement et motivés politiquement ». Son procès a commencé en juillet de cette année et doit reprendre le 22 octobre. Le fait qu’entre temps il ait aussi été arrêté par l’Autorité Palestinienne pour avoir publiquement déclaré son soutien à la liberté d’expression, n’et pas seulement la triste preuve du statut de l’AP comme sous-traitant de l’occupation, mais prouve la consistance et l’intégrité des principes d’Issa.

Hebron, où une toute petite minorité de colons est en position dominante sur la majorité palestinienne, c’est l’avenir d’Israël, qui évolue inexorablement vers la manifestation sans masque de ce que c’est déjà de facto : un État d’apartheid. Il y a beaucoup d’ambiguïté dans la compréhension des choses quand des commentateurs qui ne réfléchissent pas demandent où trouver le Nelson Mandela palestinien. En fait, son semblable n’est pas difficile à trouver. Nous avons découvert des militants non-violents partout où nous sommes allés, sur chaque campus universitaire, parmi des enseignants et des étudiants, parmi des gens ordinaires qui, à notre étonnement, n’avaient pas de haine à l’égard des Israéliens juifs. La rage, d’un autre côté semble être la situation perpétuelle des colons, qui a son débouché dans des actes minables de violence continuelle et de harcèlement que les Palestiniens doivent endurer, du feu mis à leurs oliveraies aux ordures lancées sur leurs échoppes.

Il reste à voir si un État d’apartheid complètement militarisé peut être en fait vaincu par des moyens non-violents. Mais surveillés et violemment réprimés de façon implacables par l’occupation israélienne, les Palestiniens n’ont peut-être pas d’autre option. C’est le paradoxe de la résistance palestinienne : il y a une pression constante, face à la violence acharnée de l’État israélien, à pratiquer la non-violence et à renoncer au droit à la résistance armée que donne le droit international selon les paramètres du droit de la guerre. En l’occurrence, les Palestiniens pratiquent la non-violence depuis près de 100 ans, quoique dans un paysage informationnel saturé de propagande israélienne, on serait au défi de le savoir. Cela aussi est le paradoxe : malgré l’absence apparente d’espoir de la résistance non-violente face à une répression étrange et éhontée, les Palestiniens continuent à la pratiquer, avec imagination, audace et ténacité. Comme l’a remarqué Issa, avec une foi admirable dans l’efficacité de la résistance non-violente, « là où il y a un mur, il y a des trous ».

Et Israël n’a pas de stratégie face à la non-violence et aux innombrables petits trous qu’elle perce dans l’armature de l’oppression. De temps en temps, un organisateur non-violent comme Issa Amro apparaît sur la scène et est arrêté sur des accusations absurdes. Les tribunaux militaires israéliens, dans lesquels 99% des Palestiniens accusés sont jugés coupables, ne prétendent même pas à ce que leurs accusations soient consistantes ni plausibles. Ils font du mensonge, comme l’a un jour dit Kafka, un principe universel. Et si les mensonges éhontés ne font pas l’affaire, tout Palestinien peut être « en détention administrative » sans procès, sur un ordre indéfiniment renouvelable du régime militaire d’occupation. Comme l’a dit Issa, « c’est un système judiciaire kangourou où il n’y pas de justice du tout. Les accusations à mon encontre sont une tentative de faire cesser mon travail de défense des droits humains et de m’arrêter de m’exprimer publiquement pour mon peuple ».

L’absurdité criante et excessive d’un tel système d’injustice sonne la fin de son pouvoir de dissuasion. Lorsque 40% des hommes palestiniens ont fait de la prison depuis l’enfance, emprisonner les leaders d’actions non-violentes comme avertissement à d’autres est un exercice futile. Comme l’a dit Issa, les prisons deviennent elles-mêmes des écoles et des exemples de résistance non-violente, ainsi que l’ont montré récemment les grèves de la faim massives dans les prisons israéliennes.

Ce qui est étonnant n’est pas la violence occasionnelle de jeunes palestiniens inorganisés et frustrés, mais la patience et la détermination d’une population qui souffre de cinquante ans d’occupation et de soixante dix ans de domination raciale. Comme tous ceux qui sont allés en Palestine le savent, le rire trompe constamment leur angoisse.

Et ce, à juste titre. Si sa conduite n’était pas aussi criminellement mesquine, vicieuse et vindicative, l’occupation israélienne serait certes ridicule dans ses revendications absurdes, ses mensonges et auto-justifications grotesques, et ses prétentions à être prise au sérieux par la communauté internationale. La seule démocratie du Moyen Orient, avec cinquante lois discriminatoires envers sa minorité palestinienne ? Une démocratie qui se proclame réservée à un seul groupe ethno-religieux ? Un État moderne qui n’est pas l’État de ses citoyens mais celui de ceux auxquels est accordée la « nationalité juive » ? Une terre sans peuple qui doit faire l’objet d’un nettoyage ethnique, non pas une seule fois mais de façon continue ? Ce n’est pas seulement dans ses tribunaux militaires qu’Israël doit perpétrer ses absurdités et mensonges éculés pour recouvrir la réalité de son régime régressif et discriminatoire.

Avec la logique à laquelle tout régime colonial doit inexorablement faire face lorsqu’il s’est montré incapable, par nature, d’assimiler ou bien d’exterminer sa population originelle, Israël s’est fait de plus en plus répressif. Aussi se fait-il également de plus en plus répugnant aux yeux des sociétés civiles démocratiques dont il recherche l’approbation tandis que le tissu de mensonges et de semi-vérités par lesquels il cherche à calmer l’opinion publique s’effiloche de plus en plus. À cet égard, les campagnes infernales orchestrées par les soutiens d’Israël et des USA pour supprimer et salir leurs opposants sont les meilleurs amis que puissent avoir les partisans de BDS : par son harcèlement mesquin et sa pratique de la détention sans aucun fondement de militants tel Issa Amro, comme par ses attaques diffamatoires de militants non-violents de par le monde, Israël montre son vrai visage. C’est un État de discrimination raciale dont la survie dépend de plus en plus d’un mélange toxique de mensonges, de discrimination, de nettoyage ethnique et de violence à l’état pur. Sa plongée désespérée dans l’extrémisme et la rage des colons font partie de la logique suprématiste qui est au fondement de l’État sioniste : une entreprise de colonialisme de peuplement, enracinée dans l’affirmation d’une supériorité raciale, insoutenable sans une guerre démographique perpétuelle contre la population indigène, a nécessairement recours à des affronts toujours plus brutaux, sans dissimulation, destinés à maintenir sa suprématie. De la destruction de villages bédouins dans le Naqab à l’éviction constante de Palestiniens de Jérusalem Est, de l’extension des colonies en Cisjordanie à l’étranglement de la population civile de Gaza, Israël persiste à prouver qu’un programme violent de nettoyage ethnique est essentiel à son existence.

La ténacité des Palestiniens, et en particulier la persistance non-violente à affirmer chaque jour leur détermination à rester sur leur terre est la négation tranquille du régime racial d’Israël. Leur lutte prendra du temps et de la fermeté mais, faibles comme le sont les ressources auxquelles les Palestiniens ont accès, la ténacité et le temps sont ce qu’ils possèdent avant tout. Assis dans le couchant à Hebron, en écoutant la voix calme et confiante d’Issa Amro après une longue journée consternante à constater la laideur à l’état pur de l’occupation et des colonies, je savais qu’il ne s’en irait pas. Avec Jeunes Contre les Colonies, il persistera contre les obstacles, aussi longue que puisse être la lutte pour la justice. Et Israël mettra en œuvre tous ses moyens juridiques et militaires pour écraser leur résistance, puisqu’il en a le pouvoir. Mais l’exercice de son pouvoir et de sa violence sera aussi sa défaite. Ce soir-là, il apparut clairement qui serait de quel côté finalement, entre ceux dont le pouvoir dépend de la force armée et des abus juridiques et ceux qui, désarmés et sans pouvoir, affirment avec constance leur droit à être humains. Ceux à qui la justice importe plus que le pouvoir seront du côté d’Issa Amro et de la lutte palestinienne pour la justice.

Note : Les lecteurs souhaitant soutenir Issa Amro peuvent s’informer sur le site web de Youth against Settlement.

David Lloyd est professeur distingué d’anglais à l’Université de Californie, à Riverside, et membre fondateur de la campagne américaine pour le boycott académique et culturel d’Israël.


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