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Le Bund, une compréhension lucide et précoce de la nature du sionisme

mercredi 24 août 2016 par Pierre Stambul

Non, nous ne sommes pas un peuple élu. Sionisme et antisémitisme dans les années 30

Voilà un livre bien rafraîchissant.

L’auteur, ou plutôt le traducteur, est un jeune universitaire français. Il parle Polonais et Yiddish. Il a entrepris de sélectionner et de traduire de nombreux textes du Bund polonais écrits dans les années 30. La plupart de ces écrits analysent et caractérisent le sionisme à l’époque de l’arrivée au pouvoir d’Hitler.

La littérature consacrée au Bund est peu fournie. Citons Henri Minczeles (Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif) et Enzo Traverso (Les Marxistes et la question juive : histoire d’un débat (1843-1943)).

Ces livres posent bien la question. Vers 1900, entre Baltique et Mer Noire, les Juifs forment environ 10% de la population. De nombreux métiers et la possession de la terre leur ayant été interdits, ils forment une masse prolétarisée. Ils parlent le Yiddish mais aussi la langue locale. L’Hébreu est strictement réservé à un usage religieux. Les luttes sociales et l’antisémitisme font que beaucoup se détachent de la religion. Parmi eux certains, qui ont adhéré aux différents partis socialistes, pensent que la « question juive » disparaîtra naturellement avec la Révolution. À l’opposé, le sionisme qui apparaît à cette époque, développe dès le départ une véritable théorie de la séparation, affirmant que l’antisémitisme est inéluctable, qu’il est inutile de le combattre et que Juifs et Non juifs ne peuvent pas vivre ensemble ni dans le pays d’origine, ni dans le futur État juif.

Le Bund est un parti ouvrier révolutionnaire qui apparaît principalement dans l’Empire Russe vers 1890-1900. Il revendique, dans le cadre de la Révolution socialiste, une « autonomie culturelle » pour les Juifs sur place sans territoire spécifique. Il entend par autonomie culturelle l’égalité des droits et la possibilité d’avoir sa langue (le Yiddish) et sa culture. Ce parti est profondément antireligieux et considère les rabbins comme des représentants de l’arriération et de la collaboration avec les autorités antisémites.

Le Bund organisera des milices d’autodéfense contre les pogroms. Après la Révolution de 1917, les Bundistes de l’URSS seront pourchassés ou sommés d’adhérer au Parti Communiste. Le Bund restera une force, la plus importante dans les zones à forte concentration juive, en Pologne et dans les Pays Baltes.

Le sionisme : une idéologie coloniale, complice des antisémites

Dire cela aujourd’hui, c’est être taxé immédiatement d’antisémite si on est « goy » [1] et de « juif traître ayant la haine de soi » sinon.

Dès 1929, au moment d’une des premières insurrections palestiniennes contre la colonisation qui fera de nombreuses victimes, notamment à Hébron, le Bund dénonce le colonialisme sioniste qui prétend « apporter la civilisation » à une population arabe.

Il dénonce la revendication des sionistes de créer un État juif en Palestine où ils sont très minoritaires. Il oppose au nationalisme sioniste une solidarité de classe et rend les sionistes responsables des nombreux morts.

Le Bund dénonce auprès des masses juives l’illusion de la solution de l’émigration vers la Palestine, entreprise sans issue, véritable fiasco économique soutenu financièrement à bout de bras par les capitalistes juifs.

Il rappelle comment Theodor Herzl [2] s’est adressé à tous les dirigeants antisémites européens en leur faisant miroiter l’intérêt pour eux que les Juifs quittent l’Europe. Le Bund développe une théorie qu’on a appelée « iciste ». Il se bat pour l’émancipation de tous sur place.

Quand le mouvement sioniste scissionne et qu’apparaît l’aile « révisionniste » de Vladimir Jabotinsky (dont tous les dirigeants israéliens actuels s’inspirent), le Bund traite celui-ci de clown fasciste et note que les Nazis reprennent et approuvent un grand nombre de ses déclarations.

Une idéologie bourgeoise et réactionnaire.

Quand l’Empire Britannique produit la Déclaration Balfour (1917) promettant que la Palestine deviendra un foyer national juif, cette déclaration est envoyée à Lord Rothschild. L’impérialisme a choisi ses interlocuteurs. Le Bund montre comment, en Pologne, les élus sionistes votent systématiquement avec les représentants de la dictature de Pilsudski. Si aujourd’hui nous rappelons qu’avant 1967, la plupart des Juifs orthodoxes furent indifférents ou hostiles au sionisme, le Bund rejette l’Agoudat (le parti des religieux) pour ses alliances fréquentes avec les sionistes.

Le Bund dénonce l’incompatibilité entre sionisme et socialisme : « le sionisme est le parti de la bourgeoisie juive ». Il n’a que mépris pour des mouvements comme le Poale Sion, membres de l’Internationale Socialiste. Ce courant a renoncé à toute lutte des classes en Palestine et prône 100% de loyauté envers le sionisme général. Il considère que bourgeoisie et prolétariat juifs sont des « compagnons d’armes ». En Pologne, ce courant appuie les renégats du socialisme qui se sont ralliés à la dictature.

Un parti internationaliste

« Non, nous ne sommes pas un peuple élu, et notre nationalisme juif est tout aussi laid, tout aussi honteux et possède la même inclination pour le débridement fasciste que le nationalisme de tous les autres peuples. » Des années avant l’apparition des groupes terroristes de l’Irgoun ou du groupe Stern assassinant « en aveugle » des Palestiniens, des décennies avant la destruction systématique de la société palestinienne entreprise par les Ben Gourion, Begin, Sharon ou Netanyahou, Henryk Ehrlich a vu à quoi menait le sionisme..

Un destin tragique

Quand Hitler attaque la Pologne en 1939, une poignée de combattants du Bund essaie en vain de défendre Varsovie. Deux dirigeants du Bund, Ehrlich et Alter se retrouvent en zone soviétique où ils connaîtront arrestation pour l’un et exécution pour l’autre. Le Bund n’a pas survécu à la disparition du terreau dans lequel il avait vécu, ce yiddishland entre Baltique et Mer Noire. Seul Marek Edelman, commandant en second de l’insurrection du ghetto de Varsovie, a conservé jusqu’à sa disparition en 2009 son aversion pour le sionisme.

Pierre Stambul

[1= non juif. Le terme est péjoratif

[21860-1904, fondateur du sionisme.


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