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Fanny Mergui, « Marocaine avant d’être juive »

lundi 27 juin 2016

Embrigadée dans les Jeunesses du Mouvement sioniste, Fanny Mergui a quitté Casablanca pour Israël en 1961. Son témoignage fait resurgir des vérités enfouies sur le départ des juifs du Maroc.

« Vous me reconnaîtrez, je suis petite et j’ai les cheveux blancs”, nous rassure-t-elle au moment de fixer un rendez-vous. Effectivement, c’est une dame pas bien grande et à la chevelure d’un blanc éclatant qui s’avance d’un pas irrégulier en sortant des ruelles du Maârif. à bientôt 72 ans, Fanny Mergui a vécu plusieurs vies, jalonnées de sauts dans l’inconnu. Comme en 1963, quand elle descend, à Marseille, d’un bateau en provenance de Haïfa au moment de retrouver un cadre de l’Alliance juive. Une intrépidité qui a fait de l’enfant de la médina de Casablanca, une kibboutznik (personne vivant dans un kibboutz) tapie dans les tranchées israéliennes pendant la guerre des Six jours en 1967, puis une militante maoïste propalestinienne dans le Paris post-Mai 68 et une mère célibataire commerçante à Casablanca. Aujourd’hui, toujours militante, elle raconte son histoire aux jeunes Marocains musulmans pour que ne soit pas oubliée la judéité du Maroc, et aussi pour dire sa vérité sur l’émigration des juifs marocains.

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Aujourd’hui, Fanny Mergui n’a "plus peur de témoigner" - Crédits : Yassine Toumi / TelQuel.

Une enfance en médina

Fanny Mergui est née en 1944 dans la médina de Casablanca. Aînée d’une fratrie de dix enfants, ses parents étaient commerçants à Derb Omar. La famille vit aux rythmes des fêtes traditionnelles et religieuses. “Comme nous étions majoritaires [90 % de la population de la médina était juive, ndlr], je ne jouais pas avec les enfants chrétiens et musulmans, mais je rêvais -et je refais souvent ce rêve- que je dansais une ronde avec tous les enfants du quartier”, raconte celle qui est bien plus tard devenue psychologue et a pratiqué l’analyse. Au lycée Maïmonide, elle boude les mathématiques. À l’école ORT, elle apprend le métier de laborantine. À la maison, sa grand-mère lui raconte comment ses aïeuls, originaires d’Ouarzazate et Skoura, se sont installés à Marrakech avant de venir à Casablanca, en 1912, à dos d’âne.

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A 16 ans, sur le Bd Mohammed , peu de temps avant son périple vers Israël.

Pendant son enfance, pas question de prononcer le mot “Israël”. “On vivait dans un pays arabe et c’était la guerre au Proche-Orient. Quoi de plus naturel que de la fermer ? On en parlait en catimini, parfois, en utilisant le nom de code “Canada”, explique Fanny, qui se rappelle aussi qu’à défaut de véritable “conscience nationale”, les Marocains, juifs et musulmans, partageaient à l’époque “un même amour de la terre marocaine”.

Dès 11 ans, elle entend pourtant, dans un centre culturel animé par des émissaires d’Israël, que les juifs vivent en exil et qu’à présent l’État juif existe, il n’y a plus aucune raison de vivre en terre arabe. “En plus, ils proposaient un modèle de vie qui laissait rêveur. Car beaucoup de juifs marchaient pieds nus dans les villages”, renchérit-elle. Avec l’indépendance, ce discours trouve un plus grand écho encore auprès des juifs du Maroc, à qui l’on propose parfois des titres de propriété agricoles en Israël. “Ce sont des villages entiers qui montaient dans des cars”, se souvient Fanny Mergui, qui n’a pu retenir ses larmes devant les rares images d’archives de ces départs massifs, en regardant le film Tinghir-Jérusalem, Les échos du Mellah. À l’époque, elle multiplie les week-ends à Mazagan pour dire au revoir à ses proches. Un camp y rassemble les migrants de tout le pays avant leur départ vers Israël.

Exodus

La population marocaine comptait 250 000 juifs avant 1948, soit 3% du total. En 1961, ils n’étaient déjà plus que 150 000. “C’est 100 000 juifs qui ont été transférés vers Israël entre 1948 et 1961. Oui, transférés, car c’est l’Agence juive qui a financé ces transferts. On mettait les juifs là où on pensait qu’ils allaient être utiles”, dénonce-t-elle.

Les parents de Fanny Mergui, dont la situation économique s’était améliorée, ne partent pas. “Ils ont profité du départ des Français et sont devenus importateurs d’articles de ménage. Mon père m’a dit un jour : “J’ai plus de chance de réussir au Maroc, car les émissaires de l’Agence juive sont des Européens. Ils vont nous diriger en Israël comme les Français nous dirigeaient ici””. Mais à l’époque, les départs de proches, l’adhésion du Maroc à la Ligue Arabe, la mort de Mohammed V -“un désarroi total pour les juifs du Maroc”- et les réunions dans des appartements clandestins avec la Jeunesse du Mouvement sioniste la font songer au départ. Elle se rêve en Golda Meir dans un pays moderne, laïc et socialiste.

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Les vendanges au domaine de Terrefort, près de Toulouse, où Fanny (en bas à droite) a été formée à la vie en kibboutz.

Et ce malgré les risques du voyage. Quelques semaines avant de quitter le Maroc, Fanny Mergui embrasse ainsi une amie qui la précède et qui lui fait promettre de planter un arbre à sa mémoire en Israël si elle n’y parvenait pas. La jeune femme embarque avec sa famille à bord de l’Egoz Pisces, qui quitte clandestinement les côtes marocaines depuis Al Hoceïma en direction de Gibraltar. “Entre l’indépendance et 1962, l’Agence juive organisait des voyages clandestins”, explique Fanny Mergui. Le 11 janvier 1961, en pleine nuit, l’Egoz Pisces coule à pic à dix miles des côtes marocaines. Les 42 migrants juifs à son bord meurent noyés. À ce moment du récit, Fanny Mergui fait une pause pour essuyer une larme avant de reprendre : “Malgré ça, je suis partie”.

Aller pas si simple pour Israël

Quelque temps plus tard, Fanny Mergui rassemble quelques affaires dans une petite valise, jette un coup d’œil à ses petits frères et sœurs, à ses parents, et quitte la maison en prétextant qu’elle va à la piscine : “C’était une fugue. Je n’étais pas la seule qui partait comme ça. Quand de jeunes juifs disparaissaient à cette époque, on savait où ils étaient”. Le début d’un voyage invraisemblable qu’elle entreprend clandestinement, animée par l’utopie sioniste et socialiste. “On a failli mourir 10 000 fois, on a mis 21 jours pour arriver en France. Il faudrait que je refasse le parcours, parce qu’il y a encore aujourd’hui des choses qui m’échappent”, raconte Fanny Mergui. “On est arrivés en camion, sous une bâche, chez un paysan à Nador. De là, on est montés dans une barque pour Melilla puis Ceuta. Il y avait des femmes dont les bébés leur glissaient des bras. On était trempés des pieds à la tête, affamés” : elle commence alors à douter de la réalité de l’eldorado promis. Finalement, elle atteint Gibraltar, puis la France. Elle a 16 ans et demi. Elle est envoyée avec un groupe de jeunes près de Toulouse. Durant six mois, des kibboutznikim forment le groupe destiné à intégrer un kibboutz en Israël. Mais Fanny Mergui est désignée pour rejoindre l’école de formation des cadres du Mouvement sioniste à Jérusalem, ce qui implique qu’elle devra ensuite retourner au Maroc pour, à son tour, organiser les départs. Sa vie prend un nouveau tournant.

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Durant ses six mois de formation à Jérusalem, Fanny songe déjà à un retour au Maroc.

Migration pendulaire sur la Méditerranée

Elle entame alors sa formation à Jérusalem aux côtés de 140 jeunes de toutes les nationalités. Pendant un an, elle apprend l’hébreu, la politique, la psychologie… On lui inculque qu’une femme libre ne doit pas se marier, que les relations sexuelles hors mariage ne sont pas interdites, bien loin des tabous dans lesquels elle avait été élevée. Elle écrit un mémoire sur Théodore Herzl, le fondateur du sionisme, avant de prendre le chemin du retour. Sans le sou, sans papiers. “Je n’étais pas plus inquiète que ça puisque je n’en avais jamais eu. On quittait le Maroc avec un passeport collectif, et l’Agence juive prenait les papiers de ceux qui en avaient”, explique-t-elle en haussant les épaules. Cap sur Marseille, où la jeune femme accueille les juifs algériens et leur propose d’émigrer en Israël. Mais l’Agence juive ne lui verse pas son salaire : “Lorsque je demandais mon salaire, on ne me répondait pas. Lorsque je demandais quand je retournais au Maroc, on me disait que je pouvais aller dans le kibboutz qui m’était destiné à l’origine”. Elle se décide donc à rentrer par ses propres moyens au Maroc, qu’elle a quitté deux ans plus tôt. Elle retrouve à Paris un ami d’enfance de sa mère qui lui écrit une lettre à remettre à l’ambassadeur du Maroc. Dans son bureau, son excellence la regarde et lui dit : “Si vous avez fait ça à vos parents à 17 ans, qu’est-ce que vous allez faire à votre mari à 30 ans ?” Il demande néanmoins au consulat de lui délivrer un laissez-passer.

Fichée sioniste

À sa descente de l’avion à Casablanca, Fanny Mergui est cueillie par la police. “En 1963, je devais être la première juive marocaine à revenir après avoir quitté le Maroc clandestinement. La police le savait pertinemment. Ils ont fini par me relâcher en me disant de me tenir à carreau”, explique-t-elle. De retour chez ses parents, elle est assaillie par des jeunes pleins de questions : “Je leur répondais qu’Israël était un beau pays, mais qu’ils avaient intérêt à passer leur bac avant de partir s’ils ne voulaient pas éplucher des patates toute leur vie”. Elle enchaîne quelques boulots de laborantine puis travaille à la Centrale laitière avant de devenir hôtesse d’accueil à l’aéroport de Casablanca. “Le Mouvement sioniste m’a recontactée et j’ai replongé”, raconte Fanny Mergui, qui finit par rejoindre un kibboutz en Israël, à la veille de la guerre des Six jours. Tapie dans une tranchée qu’elle a participé à creuser, persuadée qu’elle va mourir “avalée par les pays arabes réunis”, elle ressent néanmoins une profonde tristesse lors de la victoire d’Israël et décide de poursuivre ses études ailleurs. Ce sera au Centre universitaire expérimental de Vincennes, en banlieue parisienne.

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Fanny (à droite) entourée de ses parents après son retour d’Israël en 1963, au domicile familial du Bd Moulay Youssef à Casablanca

Retour à la case départ

C’est là que la jeune femme rejoint le mouvement maoïste et la cause du peuple. Elle tracte à la sortie des usines, participe à la création du quotidien Libération et milite pour la cause palestinienne. Elle devient par la suite psychologue, maman, animatrice d’une émission en judéo-marocain sur une radio libre, contributrice de la revue Combat pour la diaspora. Toujours militante, elle tente la politique avec Génération écologie. Mais après une troisième campagne où elle manque de peu d’être élue, elle retourne au Maroc en 1993, avec sa fille de 10 ans. à 50 ans, elle monte une ligne de prêt-à-porter féminin, ouvre une boutique au Maârif et arrête la politique pour s’occuper de sa fille. “Et puis, j’avais peur qu’on me mette en prison”, ajoute-t-elle. Et aujourd’hui ? “J’ai retrouvé un équilibre au Maroc, j’ai rassemblé toutes les parties de mon être qui ont été malmenées et déchiquetées”, dit-elle sereinement avant d’ajouter : “Je n’ai plus peur de témoigner”. Au contraire, elle participe à des festivals et des débats pour transmettre son message à la jeunesse marocaine. Comme le 27 février à l’Uzine à Casablanca, quand l’un des jeunes auditeurs vient la trouver à la fin d’une de ses interventions pour lui dire : “C’est mon histoire que tu viens de raconter. L’histoire des juifs du Maroc, c’est l’histoire de mon pays”.


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