Version imprimable de cet article Version imprimable Enregistrer au format PDF


Le Grand Rabbinat nous écrit. L’UJFP lui répond

vendredi 30 novembre 2012 par le Bureau national de l’UJFP

Nous nous étions permis, dans notre dernier communiqué [1] de critiquer les déclarations de Richard Prasquier, président du CRIF et de Gilles Bernheim, Grand Rabbin de France lors du rassemblement de soutien à l’Etat d’Israël du 20 novembre 2012. A ce propos, nous avons reçu, du Grand Rabbinat de France, le courriel suivant :

Bonjour,

Nous avons pris connaissance de votre communiqué du 21 novembre au sujet de la manifestation de soutien à Israël et des propos tenus par le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, à cette occasion.
Souci d’honnêteté intellectuelle oblige, nous vous serions reconnaissants de bien vouloir publier la déclaration du Grand Rabbin, jointe à ce présent courriel, dans son intégralité sur votre site internet, afin de ne pas tomber dans le piège de citations coupées de leurs contexte.

Vous remerciant par avance de votre compréhension,

Bien à vous,

YH
Chargée de mission
Grand Rabbinat de France

Nous nous acquittons ici de cette demande . Précisons cependant qu’à la date du 21 novembre 2012, nous ne disposions pas de l’intégralité du texte mais seulement d’un article reprenant une dépêche de l’AFP dont nous donnions le lien [2] en note dans notre communiqué

A la lecture de l’intégralité de la déclaration du Grand Rabbin [3], force nous est de constater que l’ensemble de cette intervention conforte, et même renforce, le sentiment de consternation que nous avons eu à la lecture des citations. En voici les raisons.

Gilles Bernheim , Grand Rabbin de France : Comme beaucoup de juifs Français, nous avons de la famille et des amis en Israël, certains dans le Sud qui vivent depuis des années au rythme des tirs et des sirènes, la plupart qui, dans le Néguev, dans la région de Tel-Aviv, et même à Jérusalem, ont découvert ou redécouvert le chemin des abris, le temps glacé de l’attente et le bruit proche ou lointain des explosions lorsque les sirènes retentissent sur ces villes, désormais sous les tirs de missiles.

Union Juive Française pour la Paix : Effectivement, beaucoup de nos membres ont aussi de la famille en Israël et nous sommes aussi inquiets pour eux que vous. Inquiets que leur sécurité soit si mal assurée par leur armée, pourtant l’une des mieux équipées du monde en armements sophistiqués. Nous pensons que la raison en est la politique criminelle des gouvernements israéliens successifs.

GB : Comme beaucoup de Français juifs, nous avons téléphoné à nos familles et nos amis en Israël. Ils sont, tous, profondément choqués. Ils sont tous profondément unis. Certains sont d’ailleurs ahuris à l’idée que les missiles aveugles tirés sur Jérusalem auraient aussi pu frapper la mosquée Al Aqsa, le Saint-Sépulcre, le mur des lamentations ou les quartiers arabes de la ville.

UJFP : Nous sommes touchés, et nos amis palestiniens de Jérusalem, chrétiens ou musulmans, le seront sûrement aussi, de voir tant de sollicitude pour préserver les lieux saints et « les quartiers arabes ». Ils auront donc sans doute à cœur de vous voir avec eux, et avec les Rabbins pour les Droits Humains [4], protester contre les expulsions et les destructions de maisons à Sheikh Jarrah et à Silwan, ordonnées par les autorités israéliennes.

GB : A nos familles, à nos amis, aux Français juifs et à l’ensemble de nos concitoyens, je veux dire, au nom de la communauté juive de France unie, notre profonde et totale solidarité avec l’Etat d’Israël en ces temps d’épreuves et de douleurs.

UJFP : Désolé, Monsieur le Grand Rabbin, vous ne pouvez parler au nom de « la communauté juive de France unie », car il n’y a pas « une » communauté juive « unie ». En effet, nous ne doutons pas que, à la fonction que vous occupez, vous ayez une parfaite connaissance de la diversité des convictions religieuses, philosophiques et politiques des citoyens français se revendiquant de l’identité juive. Et vous devez entendre la voix de ces nombreux Juifs de France, critiques à l’égard de la politique israélienne, inquiets aussi d’être, à travers les propos que vous tenez, ainsi que ceux du CRIF, confondus précisément avec ceux qui expriment leur « profonde et totale solidarité avec l’Etat d’Israël ». Parce que, comme eux, nous constatons que cet Etat qui se veut un « Etat juif » non seulement ne respecte ni le droit international, ni les droits humains, mais aucun des engagements éthiques du judaïsme. Pour nous, le judaïsme doit avant tout rechercher la justice, car seule une paix juste peut être durable, seule une paix juste au Proche-Orient, respectant les droits de tous, peut nous faire sortir de « ces temps d’épreuves et de douleurs ».

GB : Je veux dire aussi ma sympathie à toutes les victimes de ce nouveau conflit, victimes israéliennes et aussi civiles palestiniennes, même si je ne suis pas naïf, même si je sais pertinemment que certaines des personnes mortes depuis une semaine m’auraient abattu sans hésiter, avec froideur ou délice, si elles en avaient eu l’opportunité, conformément à la charte du Hamas qui demande le meurtre de tous les Juifs.

UJFP : Votre sympathie pour toutes les victimes, y compris palestiniennes, vous honore, et nous voulons penser que vous lui donnez le sens étymologique fort de la compassion de « souffrir ensemble ». Mais hélas, la suite de vos propos nous glace véritablement le sang. Car vous prêtez en effet aux victimes, la plupart civiles, d’une armée que vous soutenez sans réserve aucune, des sentiments de haine sadique, au-delà de la mort. Une manière qui nous révulse de déshumaniser l’Autre, le Palestinien, naturellement haineux à l’égard des Juifs à vos yeux.

GB : Le rabbin que je suis n’est pas un stratège et, encore moins, un militaire. Comme beaucoup d’Israéliens et de Palestiniens, comme beaucoup de Juifs et d’Arabes, j’aspire à la paix et à la coexistence harmonieuse des peuples et des religions. Mais je n’aspire pas à une trêve dont Israël redoute qu’elle soit utilisée par le Hamas pour refaire son arsenal et perpétuer le cycle des violences.

UJFP : Vous « aspirez à la paix », dites-vous – comme tout le monde d’ailleurs ! – « mais pas à une trêve ». Pourtant, quelques heures après ce discours belliqueux qui étonne de la part d’une autorité religieuse réputée modérée, le gouvernement israélien a accepté lui-même, et nous nous en réjouissons, cette trêve qui, nul n’en doute, à épargné un bain de sang à la population gazaouie. Nous comprenons mieux maintenant pourquoi vous n’avez pas protesté contre la rupture de la trêve, dès le lendemain, par l’armée israélienne.

GB : Nous avons la chance de vivre dans un pays magnifique, la France, où la parole est libre, où le débat est une tradition, et où l’échange des points de vue trace le chemin vers la compréhension mutuelle.

UJFP : Nous ne pouvons que souscrire à ces propos et nous en profitons pour vous demander de nous recevoir en vue de cette « compréhension mutuelle » si nécessaire. Nous ne doutons pas que, si vous consentez à cet échange, vous pourrez nous éclairer sur ces contradictions que nous avons cru déceler dans vos propos, et nous espérons aussi répondre à toutes vos interrogations au sujet de notre association.

GB : Dans notre pays, j’appelle tous ceux qui souhaitent exprimer leurs convictions et leurs sympathies concernant ce conflit distant de plus de 3.000 km, à le faire dans le respect des Lois de la République, et en ayant le souci de l’autre. Si les événements en Israël et à Gaza sont évoqués dans les synagogues ou dans les mosquées, je souhaite que cela soit fait dans cet esprit, sans agressivité, ni transposition en France et, surtout, avec une pensée pour les populations civiles, qui souffrent de part et d’autre. J’adresse cette consigne à l’ensemble des rabbins de France et invite les autorités musulmanes à faire publiquement de même auprès de tous les imams de France.

UJFP : Nous sommes d’accord avec cette façon d’exprimer ses convictions. Mais les populations civiles, palestiniennes ou juives israéliennes, ne souffrent pas de façon identique. Si les Palestiniens souffrent, c’est d’être expulsés de leurs terres depuis 64 ans, c’est d’être parqués, en étant privés de ressources, dans ce qui ressemble à des bantoustans en « Judée Samarie » et dans la plus grande prison à ciel ouvert du monde, Gaza. Les juifs israéliens souffrent, dites-vous, mais… de quoi exactement ? De ne pouvoir annexer tout « Eretz Israël » ?

Par ailleurs, vous avez un rapport qui nous parait incorrect avec les « autorités musulmanes ». En effet, comment réagiriez-vous si ces mêmes autorités vous « invitaient » à évoquer le conflit sans « transposition » ? Que faites-vous d’autre en soutenant sans la moindre réserve un Etat qui viole toutes les lois de l’humanité édictées contre la barbarie, y compris les commandements issus du judaïsme que vous représentez en France sur le plan religieux.

GB : Nous devons donner l’exemple en France de la coexistence, dissuader tous ceux qui pourraient être tentés par la haine et faire rempart contre les violences physiques et verbales qui ciblent le Juif parce que juif ou soutien d’Israël, et aussi l’Arabe parce qu’arabe. Notre combat commun, ici en France, est le combat contre la haine, contre la bêtise, contre le racisme et contre l’antisémitisme.

UJFP : Là encore, il n’y a pas de symétrie possible. Le racisme anti-arabe se manifeste de façon décomplexée au plus haut niveau des responsables de ce pays par une islamophobie et une xénophobie qui nous rappellent – vous en conviendrez peut-être – les jours sombres d’avant-guerre où l’on stigmatisait les Juifs comme le sont les arabo-musulmans aujourd’hui. Et l’antisémitisme, resté marginal après-guerre, risque de réapparaitre précisément parce que les institutions juives, laïques ou religieuses, se taisent, ou expriment leur « profonde et totale solidarité » avec un Etat « juif » qui pratique quotidiennement l’apartheid et le terrorisme d’Etat

GB : Solidarité avec l’Etat d’Israël et appel à ne pas importer en France les violences du Proche-Orient.

Tel est le sens de notre participation à la manifestation de ce jour.

UJFP : Une fois encore, en exprimant ce type de « solidarité » inconditionnelle, vous ne faites qu’« importer » ces violences.

Tant que l’Etat d’Israël ne respectera pas le droit, nous manifesterons notre solidarité au peuple palestinien. Nous disons, et nous le redirons, avec les citoyens épris de paix et de justice de ce pays : « A Gaza, c’est l’humanité qu’on assassine ». Nous devons ajouter hélas, parce que vous persistez dans cette démarche suicidaire : « c’est aussi le judaïsme ».

Veuillez croire, Monsieur le Grand Rabbin, à notre profond attachement à la Vérité, à la Justice et à la Paix, valeurs fondamentales de l’éthique juive, comme il ne devrait pas être nécessaire de vous le rappeler

Le Bureau National de l’UJFP le 26-11-2012


Document(s) joint(s)

Communiqué de l’UJFP : Le Grand Rabbinat nous écrit le 26-11-2012

26 novembre 2012
info document : PDF
324.6 ko

Déclaration du Grand Rabbin Gilles Bernheim du 20-11-2012

26 novembre 2012
info document : PDF
43.9 ko

Les seules publications de notre site qui engagent notre association sont notre charte et nos communiqués. Les autres articles publiés sur ce site sans nécessairement refléter exactement nos positions, nous ont paru intéressants à verser aux débats ou à porter à votre connaissance.

Accueil | Contact | Plan du site | | Statistiques du site | Visiteurs : 4708 / 1313121