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Qui a peur du CRIF ?

mercredi 22 février 2012 par Dominique Vidal

L’interdiction du colloque de Paris 8 par le président de cette université, à la demande de Richard Prasquier, pose à nouveau cette question : qui a peur du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) ? Et une autre, subsidiaire : comment les élites françaises, qui n’ont que le combat contre le communautarisme à la bouche, peuvent-elles commettre encore tant de contresens ?

Premier contresens : contrairement à l’idée reçue, il n’y a pas de « vote juif » en France. Comme toutes les études de sociologie politique le montrent, les Français d’origine, de religion ou de tradition juives votent pour l’essentiel comme leurs concitoyens, en fonctions de préoccupations économiques, sociales, politiques et idéologiques générales. Dans une récente enquête pour Politis [1], je citais les derniers travaux de Dominique Schnapper, Chantal Bordes-Benayoun et Freddy Raphaël, qui concluaient : « S’ils sont légèrement plus politisés et très attachés à la citoyenneté (…), les Juifs se distinguent peu de l’ensemble de la population. Leur sensibilité particulière à l’antisémitisme et à Israël ne semble affecter directement ni exclusivement leurs comportements et attitudes politiques. »

Second contresens : la prétention du CRIF à parler au nom des Juifs de France n’a plus guère de fondement. Cette institution et les associations qui en sont membres regroupent moins de 100 000 d’entre eux, et le fossé avec les 400 000 à 500 000 autres s’est approfondi au fur et à mesure que ses dirigeants se radicalisaient à la fois dans leur soutien inconditionnel au gouvernement Netanyahou-Lieberman-Barak et dans leur engagement à droite – voire, pour certains, à l’extrême droite [2]. Si le noyau central du judaïsme français connaît un certain repli à la fois religieux, identitaire et politique, on ne saurait en dire autant de tous ceux qui - par la foi, la tradition, la culture ou encore le souvenir du génocide nazi – assument, à des degrés d’ailleurs divers, la composante juive de leur identité.

Troisième contresens : le chantage à l’antisémitisme, dans lequel Richard Prasquier et ses amis excellent depuis des années, n’a plus grande prise sur l’opinion. À preuve les échecs retentissants qu’ils ont accumulés en 2011 : en janvier, leurs plus proches amis politiques et médiatiques ont condamné la censure, qu’il revendiquait, de la conférence de Stéphane Hessel à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm ; en avril, Actualité juive et Clément Weill-Raynal ont été condamnés pour diffamation envers le père du petit Mohamed Al-Dura ; en juillet, la 17e Chambre correctionnelle de Paris a estimé que l’appel au boycott était légal [3] ; en octobre, la campagne du CRIF contre l’émission « Un œil sur la planète [4] » a fait long feu ; et, en décembre, la mise en cause du Parti socialiste pour son accord avec les Verts a scandalisé à ce point que Richard Prasquier a dû faire amende honorable.

Quatrième contresens : plus la direction du CRIF se rapproche de la droite et de l’extrême droite – israéliennes et françaises -, et plus elle en adopte les méthodes. Elle ment sans le moindre scrupule, déshonorant l’éthique juive dont elle se réclame. Les exemples, hélas, foisonnent. Rendant compte il y a quelques jours du procès en appel de l’affaire Jamal Al-Dura, le site du CRIF s’est réjoui de la relaxe du médecin israélien Yehuda David, mais a « oublié » que le tribunal n’avait pas jugé sur le fond. Et que Clément Weill-Raynal restait condamné [5]. Pis : malgré le jugement favorable du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) sur l’émission « Un œil sur la planète » [6], le même site a mis en ligne une émission de propagande aussi stupide que diffamatoire [7]. Autre falsification : deux mois après et au mépris de la législation sur le droit de réponse, le président du CRIF n’a toujours pas rectifié les propos mensongers qu’il a prêtés sur son site à Salah Hamouri [8], bien que ceux-ci aient été démentis par l’intéressé et par l’Agence Reuters.

Mais le plus grave, sur le plan politique, est sans doute le compte-rendu donné de la rencontre du CRIF, le 25 janvier, avec François Hollande, qui donnait du candidat socialiste l’image d’un inconditionnel d’Israël et gommait en particulier son engagement – le 59e – de reconnaître l’État de Palestine [9]

Qui disait « plus le mensonge est gros » ?

Dominique Vidal.

[1« Les Juifs de France face à l’isolement d’Israël », Politis, 13 octobre 2011.1

[2Cf. Dominique Vidal, « Ceux qui parlent au nom des Juifs de France » et Samuel Ghilès-Meilhac, « De la clandestinité aux feux médiatiques », Le Monde diplomatique, juillet 2011. Pour en savoir plus, lire Samuel Ghilès-Meilhac, Le CRIF. De la résistance juive à la tentation du lobby, Robert Laffont, Paris, 2011. Même Richard Prasquier s’inquiète ostensiblement, depuis quelques semaines, du glissement d’une partie, marginale mais significative, de l’électorat juif vers Marine Le Pen…

[3Son jugement précise : « Dès lors que l’appel au boycott des produits israéliens est formulé par un citoyen pour des motifs politiques et qu’il s’inscrit dans le cadre d’un débat politique relatif au conflit israélo-palestinien, débat qui porte sur un sujet d’intérêt général de portée internationale, l’infraction de provocation à la discrimination fondée sur l’appartenance à une nation n’est pas constituée. » Cf. www.ep-mir.com/spip.php?article64463


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