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Israël : de la corruption à la guerre

lundi 26 avril 2010

Richard WAGMAN 25/04/10
Président d’honneur de l’UJFP (Union juive française pour la paix)

Nous reproduisons cet article publié par le site ’Rue 89’.

C’est dans une certaine morosité que le peuple israélien s’apprête à commémorer sa fête nationale, le 14 mai. Cette date marque la proclamation de l’État d’Israël par David Ben Gourion en 1948 mais elle marque également le début de la « Nakba », l’expulsion de quelques 600 000 ou 800 000 Palestiniens de leurs terres, créant ainsi le problème des réfugiés qui, après 62 ans, reste entier.

Une fête nationale – dans tout pays - est souvent l’occasion pour le peuple d’exprimer sa fierté, de sortir du placard ses symboles nationaux, de manifester son attachement à la patrie. Que le phénomène soit ou non souhaitable, une fête nationale, ça sert à ça. En Israël, qu’en est-il ? Dans la culture juive, le Talmud nous enseigne que le monde repose sur trois piliers : la vérité, l’équité et la paix. Mais dans « État hébreu », une blague juive veut que la société israélienne repose sur trois autres piliers : le mensonge, la corruption et l’armée.

Le 15 avril 2010, l’ancien Premier ministre Ehud Olmert (du parti de centre-droite Kadima, fondé par Ariel Sharon) a démenti devant la presse les lourdes accusations qui pèsent contre lui dans le plus vaste scandale immobilier dans l’histoire du pays. Olmert est en effet soupçonné d’avoir reçu des pots-de-vin de 700 000 € en espèces de la part d’entreprises privées pour avoir facilité la construction du complexe « Holyland » (‘Terre Sainte’, sic) lorsqu’il était maire de Jérusalem entre 1993 et 2003. Qui plus est, cet ensemble immobilier de luxe a été édifié en infraction aux normes en vigueur : hauteur des constructions, plans d’occupation des sols. La veille, celui qui a succédé à Olmert à la mairie de Jérusalem, Uri Lupolianski (Yahadut Hatorah, coalition de partis religieux ashkénazes), a été arrêté dans le cadre de cette même enquête. Quant à Ehud Olmert, mise en examen dans l’affaire « Rishon Tours », accusé de s’être fait rembourser plusieurs fois le prix de billets d’avion pour lui-même et pour les membres de sa famille, il se trouve déjà devant les tribunaux. Sans parler des autres inculpations qui pèsent sur lui : financement illégal de sa campagne électorale de 2006, abus de confiance, truquage des marchés publics et népotisme. Celui qui fut chef du gouvernement pendant dix ans fait donc couler beaucoup d’encre dans la presse israélienne, mais plus seulement dans les pages politiques. Son nom est désormais omniprésent dans la chronique judiciaire !

Une exception ? Malheureusement non. En août 2009, la police israélienne a recommandé la mise en examen d’Avigdor Lieberman, l’actuel ministre des Affaires étrangères (du parti Israël Beiténou, extrême-droite). Ce politicien raciste, devant lequel Jean-Marie Le Pen ferait figure de modéré, a été accusé de corruption active, fraude, blanchiment d’argent sale, subornation de témoins et obstruction de la justice. Sans jamais avoir été condamné par le tribunal compétent, ce personnage controversé est toujours en poste comme chef de la diplomatie israélienne. Pour l’image internationale d’un pays qui se veut démocratique, on aurait pu mieux faire. Quant à Haïm Ramon, ancien ministre de la Justice (Kadima), il a été condamné par le Tribunal de Grande Instance de Tel-Aviv pour un délit pas lié à la corruption mais toutefois assez grave sur le plan moral : le harcèlement sexuel. L’ancien Président d’Israël, Moshé Katsav (Likoud, parti de droite actuellement au pouvoir), a également été accusé de harcèlement sexuel en 2007. Il a préféré démissionner, laissant la place à Shimon Pérès, plutôt que d’être destitué et condamné en justice. Katsav a indemnisé sa victime dans un règlement hors cour. Si la Présidence du pays n’est qu’un poste honorifique, celui qui préside l’État n’en est pas moins sensé incarner une certaine autorité morale auprès de ses concitoyens. On est loin du compte.

En 2006, selon Transparency International (une ONG qui enquête sur les affaires de corruption), Israël a dégringolé de la 22ème place à la 34ème place des pays « les moins corrompus ». Pas de quoi être fier, quand on sait que le gouvernement israélien ne se gêne pas pour critiquer la corruption de l’Autorité palestinienne. Il ferait mieux de balayer devant sa porte. C’est ce qu’estime le « Mouvement pour la probité du gouvernement », une nouvelle ONG israélienne.

Outre les élus, ni les cadres du parti au pouvoir, ni les hauts fonctionnaires n’échappent à la chronique judiciaire. Citons-en un seul : Tzahi Hangebi, accusé d’abus de confiance et de corruption électorale. Un nom parmi d’autres dans ce cas de figure : la liste est longue.

Quant aux voyages à l’étranger des hauts responsables politiques et militaires, ils sont désormais sous haute surveillance. Aucun déplacement n’est avalisé sans consultation préalable des conseillers juridiques du pouvoir. Ainsi, l’actuel Premier ministre, Benyamin Nétanyahou (Likoud), a-t-il annulé son déplacement aux États-Unis le 14 avril pour le sommet sur la sécurité nucléaire. Après avoir été humilié par l’accueil glacial que Barak Obama lui avait réservé à Washington le mois précédent, Nétanyahou se sentait sur la sellette dans le dossier nucléaire, car Israël n’a jamais admis qu’il possèdait l’arme atomique, un secret de Polichinelle pourtant. En décembre 2009, Tzipi Livni (Kadima), ancienne ministre, était obligée d’annuler un déplacement à Londres pour éviter d’être interpellée par la police britannique. Un mandat d’arrêt avait été délivré contre elle par un tribunal anglais, à titre de compétence universelle en matière de crimes de guerre. Des juges de Sa Gracieuse Majesté l’avaient épinglée pour son rôle dans le massacre de 1 400 Palestiniens dans la Bande de Gaza en janvier 2009 : déclenchement de l’opération « Plomb durci » alors que Livni était ministre des Affaires étrangères et candidate pour le poste de Premier ministre dans la campagne des législatives qui se profilait à l’horizon électoral.

Déjà en septembre 2009, des avocats palestiniens avaient demandé aux tribunaux britanniques d’émettre un mandat d’arrêt contre Ehud Barak, actuel ministre de la Défense (Travailliste), pour les mêmes motifs. Cet incident judiciaire et diplomatique avait été immédiatement suivi par un camouflet infligé au général Moshé Ya’alon (Likoud), vice-Premier ministre et ancien chef de l’état-major. Celui-ci avait dû renoncer à un voyage au Royaume-Uni (ancienne puissance coloniale en Palestine) pour avoir ordonné, en 2002, le bombardement d’un immeuble à Gaza dans lequel 14 civils avaient perdu la vie. Ces incidents embarrassants pour Tel-Aviv rappellent le mandat d’arrestation émis en Belgique contre l’ancien Premier ministre Ariel Sharon, toujours à titre de compétence universelle en matière de crimes de guerre. Les dirigeants israéliens peuvent également considérer l’Espagne comme un pays à éviter : des officiers haut gradés de l’armée israélienne furent cités en 2008 par des avocats espagnols à Madrid suite à une plainte déposée avec le concours du PCHR (Centre palestinien pour les droits humains). Qui plus est, le rapport Goldstone - rédigé sous la direction de ce juriste sud-africain mandaté par l’ONU pour enquêter sur les violations du droit international à Gaza - a sérieusement écorché les dirigeants israéliens. Avec une élite politique et militaire quasiment « assignée à résidence » à l’intérieur des frontières israéliennes - sous peine d’une arrestation humiliante – que vaut aujourd’hui l’image d’Israël, pays qui se targue d’être « la seule démocratie au Moyen-Orient » ?

Moshé Ya’alon n’est pas l’unique militaire à être traqué par la justice hors des frontières d’Israël. En avril 2007, Interpol a émis un mandat d’arrêt international contre trois officiers israéliens, Yaïr Klein, Melnik Ferry et Tzedaka Abraham. Ils sont accusés d’avoir entraîné les milices paramilitaires d’extrême droite en Colombie et d’avoir travaillé dans les années 1990 pour les hommes de Pablo Escobar, narcotrafiquant colombien qui purge actuellement une peine de prison à perpétuité. Quant à Yaïr Klein, il avait auparavant servi comme mercenaire en Sierra Leone, au Liberia et au Panama. Voilà une autre activité « internationaliste » chère à une partie de la caste militaire israélienne : le mercenariat.

De la corruption à la guerre, il n’y a qu’un pas. Comble de l’ironie, face au discours sécuritaire ambiant en Israël, le pays fut ébranlé en 2007 par une révélation qui a laissé pantois bon nombre d’Israéliens. Trente-cinq soldats furent inculpés pour avoir volé du matériel militaire dans les casernes. Dans quel but ? Pour les revendre… aux combattants palestiniens et au Hezbollah libanais ! Certains rapports des renseignements militaires israéliens ont évoqué 2 345 pièces d’artillerie, 15 roquettes antichars et des dizaines de milliers de munitions volatilisées, dont 24 000 balles pour la seule année 2006. Des journalistes, citant des sources officielles israéliennes, ont révélé ces faits déjà connus de bon nombre d’Israéliens (la conscription étant obligatoire) mais sujet tabou, que peu de gens voulaient avouer au grand jour. Les trafiquants, des réservistes pris entre des officiers peu regardants et le chômage qui les guette à la fin de leur service militaire, n’ont pas trouvé mieux pour assurer leurs revenus qu’un lucratif trafic d’armes, même si ces dernières doivent se retourner contre eux sur le terrain des opérations militaires dans des affrontements avec la résistance palestinienne.

Chômage, précarité, violence, contrebande du matériel militaire, le tout dans une société rongée jusqu’à l’os par la corruption généralisée, telle est l’ambiance en Israël à la veille de la « fête nationale ». Les Israéliens, pourront-ils un jour être fiers de leur pays ? Oui, certes. À condition que ce pays renonce à l’occupation, rapatrie les colons, démantèle le Mur de la honte, reconnaisse le droit au retour des réfugiés et s’assure que chaque citoyen juif parle aussi bien l’arabe que ses citoyens palestiniens parlent l’hébreu. Israël doit faire amende honorable pour toutes les horreurs du passé en demandant solennellement pardon à ses victimes et à leurs familles. Quant aux 11 000 prisonniers politiques palestiniens qui peuplent des geôles d’Israël, ils doivent bénéficier d’une amnistie générale et laisser leur place derrière les barreaux à une bonne partie de la classe politique, de la hiérarchie militaire et de l’élite corrompue actuellement au pouvoir.

Ce n’est peut-être pas demain la veille, mais seul un scénario de ce genre sera à même d’apporter les conditions d’une véritable paix juste dans la région. Ça prendra le temps que ça prendra, mais dans la mesure où tout changement profond commence par un premier pas modeste, autant commencer tout de suite. Ce ne serait pas trop tôt.


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